Des adolescents résilients face aux pièges du masculinisme

Par Laurianne Saucier

Propulsés par les réseaux sociaux, les discours masculinistes glorifiant la domination et rejetant l’égalité des genres séduisent de plus en plus les adolescents. Au Royaume-Uni, 80 % des garçons âgés de 16 et 17 ans avaient visionné du contenu produit par Andrew Tate en 20239. Miser sur les facteurs de protection qui préviennent l’adhésion au masculinisme constitue un levier essentiel pour favoriser le développement d’une masculinité saine.

Depuis les années 2000, les médias sociaux agissent comme une courroie de transmission du mouvement masculiniste, amplifiant la présence de ces idéologies, certaines plus extrémistes que d’autres12. Dans cet environnement favorable, plusieurs influenceurs encouragent des millions d’auditeurs à prendre la place qui leur est due au sommet d’une hiérarchie présentée comme naturelle et légitime7.

Les idéologies masculinistes s’inscrivent dans un mouvement réactionnaire opposé aux principes d’égalité, de justice et de solidarité valorisés par le féminisme4. À titre d’exemple, un créateur de contenu masculiniste a mentionné sur TikTok : « On a donné trop de pouvoir aux meufs et on a volé du pouvoir aux hommes»6. Leurs discours, souvent rigides et dénigrants envers les femmes, prônent un retour aux valeurs dites « traditionnelles ». L’homme est dépeint comme le pourvoyeur et le protecteur, alors que la femme doit lui être soumise, s’acquitter des tâches ménagères et s’occuper de la famille4.

La détresse derrière les écrans

L’adhésion aux idéologies masculinistes piège les jeunes dans un cercle vicieux, un processus qui s’alimente par lui-même et se renforce progressivement3.

L’adolescence est une période propice à ce phénomène, marquée par la recherche identitaire et une grande vulnérabilité émotionnelle2. Face aux doutes et à une estime de soi fragile, les jeunes peuvent s’accrocher à l’illusion de repères et de stabilité offerts par les discours masculinistes.

L’exposition répétée à des contenus valorisant la force, le contrôle et la domination soulage temporairement l’inconfort émotionnel11. De plus, les idéologies masculinistes permettent de trouver une explication externe aux difficultés vécues, en accusant le mouvement féministe d’être allé « trop loin »4.

Au fil du temps, l’adhésion entraîne une vision polarisée du monde, renforçant les attitudes sexistes et la tolérance à la violence, particulièrement à l’égard des femmes9. L’isolement social s’accompagne, tout comme la détérioration du bien-être psychologique5. Ces difficultés alimentent le besoin d’être soutenu et validé, ce que le cadre simple et rassurant des idéologies masculinistes semble offrir11.

Cependant, ce ne sont pas tous les adolescents qui se laissent séduire. Certains écoutent, doutent, puis tournent la page. D’autres, au contraire, y trouvent une explication à leurs frustrations ou à leur sentiment de rejet12. Alors, comment protéger les jeunes de l’adhésion à ces idéologies masculinistes ?

Plusieurs forces à cultiver

Si la plupart des recherches se concentrent sur les effets néfastes de ces idéologies pour concevoir des interventions adaptées13, il demeure tout aussi essentiel de s’intéresser aux facteurs de protection. Le renforcement des ressources personnelles chez les adolescents permet non seulement de réduire leur vulnérabilité, mais aussi de nourrir une résilience face au mouvement antiféministe8.

Dans cette perspective, l’expression de la vulnérabilité émotionnelle, souvent rejetée par les idéologies masculinistes, semble être un pilier important de la prévention. Offrir des espaces de discussion encourage les garçons à s’exprimer librement, à reconnaître ce qu’ils ressentent et à apprendre à réguler leurs émotions. De plus, une meilleure expression de la vulnérabilité émotionnelle facilite le développement de l’empathie, une qualité essentielle pour comprendre et accueillir les sentiments d’autrui13.

Le milieu scolaire peut, lui aussi, contribuer à renforcer cette résilience. Le sentiment d’appartenance à l’écolefavorise l’installation d’un climat de protection ressenti par les jeunes2. L’attachement envers le milieu scolaire contribue à réduire la détresse émotionnelle, les comportements sexuels à risque et la perpétration de la violence10. De plus, ce sentiment favorise la confiance en soi, l’inclusion et l’esprit critique, trois composantes clés pour atténuer les pressions entourant la conformité aux normes rigides et stéréotypées2. En effet, en apprenant à considérer d’autres points de vue et à remettre en question leurs croyances, les adolescents sont mieux armés contre les idéologies reposant sur l’adhésion aveugle et l’imitation14.

Enfin, il importe de rappeler que l’adhésion aux idéologies masculinistes tend à renforcer l’isolement et la restriction émotionnelle chez les jeunes, fragilisant ainsi leurs relations amicales10. Pourtant, les relations intimes et profondes entre pairs jouent un rôle central dans le développement d’une masculinité saine. Accorder une importance particulière aux moments de qualité entre amis favorise la construction de relations solides fondées sur l’écoute, le respect et la bienveillance1.

Construire des ados résilients

Ignorer la montée des discours masculinistes reviendrait à laisser s’installer un climat sexiste valorisant la division des genres. En renforçant les facteurs de protection, comme le sentiment d’appartenance, l’expression de la vulnérabilité émotionnelle et les relations amicales, nous offrons aux adolescents les outils nécessaires pour développer une masculinité saine et résiliente1.

Prévenir l’adhésion aux idéologies masculinistes, c’est repenser collectivement notre manière d’aborder le genre, les émotions et les relations. S’intéresser aux adolescents, dialoguer et leur donner la parole permet de trouver un espace où leur force et leur sensibilité peuvent coexister3.


Références

1American Psychological Association. (2018). APA guidelines for psychological practice with boys and men. https://www.apa.org/about/policy/psychological-practice-boys-men-guidelines.pdf

2Basterfield, C., Reardon, C., & Govender, K. (2014). Relationship between constructions of masculinity, health risk behaviors and mental health among adolescent high school boys in Durban, South Africa. International Journal of Men’s Health, 13(2), 101-120. https://doi.org/10.3149/jmh.1302.101

3Collins, C. J., Reid, K., Reaves, J., & Spiegler, J. (2025). A review of anti-misogyny interventions for children and adolescents: Recommendations for the future. Journal of Gender Studies. https://doi.org/10.1080/09589236.2025.2552805

4Dupuis-Déri, F. (2004). Féminisme au masculin et contre-attaque « masculiniste » au Québec. Mouvements, 31(1), 70-74. https://doi.org/10.3917/mouv.031.0070

5Exner-Cortens, D., Wright, A., Claussen, C., & Truscott, E. (2021). A systematic review of adolescent masculinities and associations with internalizing behavior problems and social support. American Journal of Community Psychology, 68(1-2), 215-231. https://doi.org/10.1002/ajcp.12492

6Gault, P. [@réelmédia]. (2024, 2 juin). Le but c’est d’aider les hommes à reprendre le pouvoir [Vidéo]. TikTok. https://vt.tiktok.com/ZSfNEp7Gb/

7Giaccardi, S., Ward, L. M., Seabrook, R. C., Manago, A., & Lippman, J. R. (2017). Media use and men’s risk behaviors: Examining the role of masculinity ideology. Sex Roles, 77(9), 581-592. https://doi.org/10.1007/s11199-017-0754-y

8Kramer-Kuhn, A. M., & Farrell, A. D. (2016). The promotive and protective effects of family factors in the context of peer and community risks for aggression. Journal of Youth and Adolescence, 45(4), 793-811. https://doi.org/10.1007/s10964-016-0438-x

9Over, H., Bunce, C., Konu, D., & Zendle, D. (2025). Editorial perspective: What do we need to know about the manosphere and young people’s mental health? Child & Adolescent Mental Health, 30(3), 272-274. https://doi.org/10.1111/camh.12747

10Rogers, A. A., Nielson, M. G., & Santos, C. E. (2021). Manning up while growing up: A developmental-contextual perspective on masculine gender-role socialization in adolescence. Psychology of Men & Masculinities, 22(2), 354-364. https://doi.org/10.1037/men0000296

11Theunert, M. (2024). Le facteur M : Masculinité et radicalisation – Un cadre de référence pour la pratique. männer.ch. https://www.maenner.ch/wp-content/uploads/2025/01/Rapport-Le-facteur-M-1.pdf

12Villalba, L. (2025, 13 février). Le masculinisme. Le Curieux. https://lecurieux.info/le-masculinisme-fevrier-2025-dossier-75/

13Wendt, D., Jensen, M., Whiting, J. B., & Griffith, J. (2024). A grounded theory of healthy masculinity and identity reconceptualization. Journal of Feminist Family Therapy, 36(3-4), 113-132. https://doi.org/10.1080/08952833.2024.240387114Wilson, M., Gwyther, K., Swann, R., Casey, K., Featherston, R., Oliffe, J. L., Englar-Carlson, M., & Rice, S. M. (2022). Operationalizing positive masculinity: A theoretical synthesis and school-based framework to engage boys and young men. Health Promotion International, 37(1), 1-11. https://doi.org/10.1093/heapro/daab031


Corrigé par Geneviève Brassard, Éliane Gaulin, Marjorie Marchand Graziano et Véronika Marchenko

Révisé par François-Xavier Michaud

Illustration originale par Marie St-Jean