Par Geneviève Brassard
Jean (pseudonyme), 41 ans : « Je suis alcoolique, en rétablissement. Dans les fraternités anonymes, on dit souvent que la maladie n’est pas dans la substance, mais plutôt dans les comportements. Je me suis rendu compte que le jeu est aussi un gros problème pour moi. Ça m’a coûté 30 000$ pour le réaliser ! Je partage mon expérience. Ça m’aide à me rappeler d’où je viens et que je ne veux pas retourner là-bas. Et je pense que ça peut aider d’autres personnes. Il y a de l’espoir. On peut rester sobre. On peut cheminer. Un jour à la fois ! » (communication personnelle, 21 avril 2025)
Nous avons vu récemment que les troubles liés à l’usage de substances (TLUS) ont des ramifications complexes, qui nous amènent à adopter une perspective tant individuelle que systémique. Je cherche à « boucler la boucle », c’est-à-dire à savoir comment accompagner les gens vivant avec un trouble lié à l’usage des substances, du jeu ou d’autres. Tout en restant consciente que je ne peux offrir un portrait exhaustif, je vous propose, dans cet article et dans ceux qui suivront, quelques réponses que j’ai trouvées à cette question.
Entrevue avec Claude Nadon : le rôle de la TCC et du thérapeute
Claude Nadon est conseiller d’orientation, psychothérapeute et chargé de cours à l’UQAM. Lors d’un cours de psychologie de la personnalité où nous discutions de conditionnement et de renforcement, évoquant la force et la persistance d’un comportement conditionné dans un programme de renforcement intermittent, C. Nadon avait fait un lien entre ce type de renforcement et les appareils de loterie vidéo. Il nous avait mentionné qu’il avait déjà travaillé dans un programme d’aide destiné aux personnes aux prises avec un trouble de jeu excessif qui ont choisi de s’auto-exclure du Casino de Montréal. Il a généreusement pris le temps de répondre à mes questions au sujet de cette expérience particulière. Je résume ici quelques éléments ressortis de cet échange.
Les personnes peuvent réaliser que le jeu est devenu problématique lorsqu’elles sentent qu’elles ont perdu le contrôle, qu’elles n’arrivent plus à se réguler ou que les conséquences sont devenues catastrophiques. Le site internet québécois aidejeu.ca offre quelques outils en ligne, et une part de l’aide offerte aux joueurs qui en font la demande comprend une thérapie cognitive-comportementale (TCC). On commence par s’attaquer aux croyances, aux perceptions et à l’interprétation. Les jeux d’argent s’accompagnent de plusieurs distorsions cognitives qu’il importe de déconstruire : l’espoir de pouvoir gagner un gros lot qui nous sortirait d’une situation financière précaire ; la sensation de pouvoir et de contrôle, l’impression qu’on peut se refaire après une perte, qu’à force de jouer sur la même machine, elle finira par payer. Les petits lots gagnés çà et là représentent un programme de conditionnement puissant, entretenant l’illusion que le miracle est à portée de main.
La TCC dans ce contexte vise à déconstruire le fantasme qu’« à force d’essayer, ça finira par arriver ». Il importe d’outiller la personne accompagnée afin qu’elle développe une meilleure compréhension des probabilités. Par exemple, on peut l’aider à saisir que les machines à sous reposent sur un générateur de nombres aléatoires, ce qui signifie que chaque résultat est indépendant des résultats précédents. On peut aussi étayer quelques faits : au casino, aux tables de jeux impliquant un peu de stratégie (par exemple le poker, le blackjack ou la roulette), même les meilleurs joueurs ne récupèrent que 90 % de leurs mises. Il peut également être utile de savoir que Loto-Québec a engrangé, pendant l’exercice financier de 2024-2025, plus de 1,2 milliard de dollars de profit en provenance des casinos et salons de jeux peut aussi aider la personne à comprendre que ces gains pour la société d’État résultent directement des pertes subies par les joueurs1.
Claude Nadon (communication personnelle, 31 mars 2026) mentionne que les joueurs demandant de l’aide arrivent tous avec de la honte. Ils ont réalisé qu’ils avaient perdu le contrôle et qu’ils n’arrivaient plus à se réguler. Malgré leur espoir de se refaire et d’éponger leurs pertes, les conséquences se sont révélées catastrophiques pour eux et pour leurs familles, avec des sommes perdues excessivement importantes, des dizaines, voire des centaines de milliers de dollars.
La TCC peut se révéler très efficace pour aider les joueurs, mais elle peut ne pas suffire. Face au sentiment de honte ressenti par le joueur, le développement d’un espace relationnel chaleureux, sécuritaire et authentique, où la personne peut « vider son sac » librement, sans crainte du jugement ni d’être réduite à ses pertes, revêt une grande importance.
Chaque personne est unique, et le jeu n’est pas seulement une question d’argent. Il peut être un refuge émotionnel, un moyen de soulager une douleur ou de remplir un vide, un raccourci vers la liberté, la grandeur ou l’espoir. Une même vulnérabilité peut s’exprimer de différentes façons. Il convient de bien évaluer la situation et de faire un bon tour de piste avec la personne aidée afin d’intervenir au bon endroit. Ça implique de rejoindre l’affectif de la personne, de chercher à comprendre ce que la dépendance vient combler et ce qu’elle tente de nourrir.
Selon C. Nadon (communication personnelle, 31 mars 2026), « Le thérapeute est quelqu’un devant qui on est libre, qui nous accompagne, qui voit chez nous quelqu’un qui veut se relever, quelqu’un en rétablissement, qui nous aide à nous remettre sur le chemin de l’autonomie. Un accompagnateur neutre, éduqué, formé pour comprendre ce qui se passe dans le psychisme. Pour la personne aidée, il importe de réaliser que le processus n’est pas automatique, d’accepter que ce soit vraiment un chemin, et qu’il faut prendre le temps de le parcourir ».
Jean (communication personnelle, 21 avril 2025) : « Le rétablissement, c’est une route difficile. Si on regarde la montagne devant nous, on peut se décourager. La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas obligé de la monter tout seul ! On peut avoir de l’aide. »
À la personne qui souffre d’un trouble lié au jeu ou à l’usage de substances, Claude Nadon (communication personnelle, 31 mars 2026) conseille : « Mets-toi en marche. Commence, fais le chemin. C’est à toi de choisir les moyens ! »
Dans un prochain article, j’explorerai certains de ces moyens, tenterai de voir comment fonctionnent les thérapies et quelle aide les fraternités anonymes peuvent offrir à la personne cherchant à arrêter de consommer.
Quelques outils facilement accessibles
Jeux de hasard et d’argent, jeux vidéo, internet :
1-800-461-0140
Alcoolisme :
Alcooliques Anonymes : https://aa-quebec.org/
1-866-544-6322
Consommation de drogues :
Narcotiques Anonymes : https://naquebec.org/
1-855-544-6362
Thérapies – répertoire des ressources détenant une autorisation en dépendance :
https://msss.gouv.qc.ca/repertoires/dependances/organis_certifier.php
Références
1Loto-Québec. (2025, 4 juin). Rapport annuel 2024-2025 : résultats financiers. https://societe.lotoquebec.com/fr/medias-et-partenaires/communiques-de-presse/2025/juin/rapport-annuel-2024-2025-06-04
Corrigé par Véronika Marchenko
Révisé par François-Xavier Michaud
Illustration originale par Jazmine Romain
