La folie donne-t-elle naissance à la créativité ?

Par Shawn Manuel


Le texte suivant est une célébration de la créativité sous toutes ses formes — cliniques ou autres. Le terme « folie » est employé pour son caractère familier, ainsi que sa portée, sans toutefois vouloir ridiculiser, minimiser ou stigmatiser les troubles de santé mentale et les personnes qui en sont atteintes. 


La tendance à lier différentes formes de psychopathologies à la créativité n’est pas récente. Depuis Aristote, Platon et Sénèque, on reprend l’adage : « il n’y a pas de génie sans grain de folie » (nullum magnum ingenium sine mixtura dementiae fuit). Historiquement, ce genre d’affirmation a été accompagné d’intenses débats quant à l’existence de données probantes défendant la relation supposée. Les cas cliniques notoires s’accumulent dans plusieurs domaines de la création, passant par la peinture (Van Gogh, Munch), la musique (Adèle, Kanye West), la cinématographie (Heath Ledger, Robin Williams), l’écriture (Woolf, Nelligan) et plus encore. La romantisation de la mélancolie, de la dépression et de la mort par l’entremise de concepts comme le poète maudit, le spleen de Baudelaire, ou par de pseudo-phénomènes comme le club des 27, contribue grandement à l’attrait culturel et scientifique de la question. Bien qu’il puisse être envoûtant d’adhérer à de telles notions, on doit se demander s’il y a une base empirique soutenant l’image de l’artiste tourmentée.

Comment conceptualiser la folie ? 

Pour débuter une réflexion sur le sujet, il faut d’abord se demander précisément ce que désigne le terme « folie ». L’imagination populaire fait souvent référence à des crises explosives où l’affligée semble hors de ses moyens et rentre à la maison telle une bourrasque semant le chaos dans son environnement. Des chaises renversées, des vieux croquis et des pots de peinture jonchent le sol, où résident maintenant un miroir cassé, de vieilles boîtes de pizza et toutes sortes de débris sans importance pour l’artiste. Il lui est possible de faire fi de son désordre pendant plusieurs semaines, au besoin, car au milieu de ce grabuge figure un autel : le chevalet tenant le produit de son acharnement — sa toile. Bien que cette image puisse être évocatrice pour nombre d’entre nous, il n’en est pas toujours ainsi. Pensez ici à certaines des artistes mentionnées plus haut, comme Nelligan ou Adèle, qui canalisent des émotions vraisemblablement toutes aussi violentes, mais sans exutoire externe destructeur. Cette dichotomie peut sembler difficile à réconcilier, mais la littérature scientifique nous offre quelques idées : les troubles psychotiques, comme la schizophrénie et le trouble bipolaire, regroupent assez bien la variété d’afflictions qui expliqueraient à la fois des extériorisations nées d’une tempête féroce, tout comme celles couvées par une agitation dormante. Pour le but de cette réflexion, ils feront l’objet d’analyse principale.

Le trouble schizophrénique se dévoile principalement sous une combinaison de symptômes dits positifs et négatifs. Les symptômes positifs sont des manifestations actives, qui s’ajoutent au comportement typique, parmi lesquelles on compte les hallucinations, les illusions, les délires de grandeur ou de persécution ainsi que les pensées et les paroles désorganisées. Ils représentent souvent l’épisode aigu d’activation décrit précédemment. Pour leur part, les symptômes négatifs représentent l’omission ou l’absence de comportements dits normaux, et sont donc formulés en termes d’insuffisance : l’apathie, l’anhédonie, l’asociabilité, etc. Pour ce qui est du trouble bipolaire, il consiste en des périodes alternantes de manie et de dépression, séparées par des périodes de « normalité » relative incluant des symptômes psychotiques (Bégin et al., 2017). En intégrant certaines caractéristiques des deux troubles, il nous est possible de faire un parallèle entre les symptômes positifs de la schizophrénie et les épisodes maniaques de trouble bipolaire, ainsi qu’entre les symptômes négatifs et les épisodes dépressifs. Les plus avertis d’entre nous peuvent ici se demander à quel point des phénomènes comme ceux-ci contribuent à la créativité. Ne serait-il pas aussi probable que les symptômes négatifs nous vident d’inspiration ? Le pôle positif des symptômes rend-il impossible l’achèvement d’un projet ?

Peut-on l’étudier ? 

On pourrait être porté à croire que plus l’on est folle ou fou, plus nos œuvres, étapes et méthodes de création seraient imaginatives, nouvelles ou attrayantes. Toutefois, la majorité des spécialistes adopte une position plus modérée. En effet, on soutient que ce sont les formes plus légères des troubles qui peuvent avoir une influence positive sur la créativité, puisque les formes extrêmes deviennent débilitantes (Glazer, 2009). Dans cette optique, des études mettent plutôt l’accent sur les populations subcliniques, comme les individus présentant des traits de personnalité schizotypique. Ces traits incluent, mais ne se limitent pas à : la pensée magique, des perceptions anormales, la paranoïa, des ruminations obsessives et de l’incohérence dans les pensées et les paroles. La réalisation de procédures expérimentales plus longues ou plus complexes est facilitée avec le recours à cette population. Par conséquent, une majeure partie des données actuelles puise dans cette source d’information.

En analysant l’apport respectif des symptômes positifs et négatifs, on s’aperçoit que ce sont les symptômes positifs qui détiennent le poids statistique le plus lourd dans l’explication des capacités créatives (Schuldberg, 2001). L’étude de Schuldberg (2001) a démontré que les symptômes négatifs sont négativement corrélés avec les scores de créativité. En se référant aux exemples de l’anhédonie, de l’isolement social et de la dépression, on comprend que ces résultats ne sont guère surprenants :  les symptômes négatifs exercent une force inhibitrice sur la créativité. Comme il a été hypothétisé un peu plus haut, on voit, d’une part, le poids des symptômes négatifs qui inhibent le démarrage du processus créatif et, d’autre part, l’influence des symptômes positifs extrêmes (menant à la psychose) qui désorganisent l’individu de manière à ne plus être en mesure de mener un projet à terme. Ces trouvailles démontrent qu’une affectation intermédiaire de symptômes schizotypiques positifs est plus propice au développement de capacités créatives.

Et les personnes créatives, elles, souffrent-elles ? 

Il peut s’avérer efficace d’étudier les personnes créatives elles-mêmes pour voir si elles opèrent mieux dans le contexte d’une quelconque forme de folie. Être artiste est-il synonyme de souffrance ? Dans « The Sylvia Plath Effect : Mental Illness in Eminent Creative Writers », Kaufman (2001) s’intéresse à la prévalence de problèmes de santé mentale parmi les gens préalablement définis comme étant créatifs. Ses conclusions reposent sur deux études. Dans la première, on compare des sous-types d’écrivain‧e‧s sur les bases de la maladie mentale et de la tragédie vécue ; alors que dans la deuxième, on compare des femmes de différentes professions sur les mêmes bases. Les études rapportent des données similaires : dans les deux cas, ce sont les femmes poètes qui semblent souffrir davantage de détresse psychologique. Cette étude contribue donc au corps de travail grandissant soutenant que certaines populations créatives sont plus affligées que d’autres par des troubles de santé mentale (Andreasen, 1987), renforçant par le fait même l’association entre créativité et psychopathologie.

Quelle leçon peut-on en tirer ? 

D’un point de vue technique, la créativité peut être vue comme un processus sensible de prise de conscience d’un problème, d’une question, d’un manquement ou d’une disharmonie ; d’identification des difficultés liées à la problématique ; de recherche de solutions et de formulation d’hypothèses ; de test et de retest des hypothèses et de communication des résultats (Torrance, 1966). Quoique cette définition rejoigne plusieurs aspects de la créativité, il doit être précisé qu’elle se manifeste souvent sans autant de cognition ou de scientificité. Après tout, l’expression créative est un acte sensible qui peut être parfois impulsif, spontané et sans but précis. La manière, le médium ou la muse ont peu d’importance ; l’art permet d’exprimer ce qu’il est impossible de mettre en mots. Tant du côté de la personne créatrice que de la personne observatrice, on y trouve une forme de catharsis sans égal. Certes, l’art libère, mais peut-il nous guérir ?


Références 

Andreasen, N. C. (1987). Creativity and mental illness: Prevalence rates in writers and their first-degree relatives. American Journal of Psychiatry, 144 (10), 1288-1292 

Bégin, C., Earls, C.M., Lecomte, T. (2017) Introduction à la psychopathologie. Montréal : Chenelière Éducation. 

Glazer, E. (2009). Rephrasing the madness and creativity debate: What is the nature of the creativity construct? Personality and Individual Differences, 46(8), 755–764. https://doi.org/10.1016/j.paid.2009.01.021 

Kaufman, J. C. (2001). The Sylvia Plath effect: Mental illness in eminent creative writers. The Journal of Creative Behavior, 35(1), 37-50. 

Schuldberg, D. (2001). Six subclinical spectrum traits in normal creativity. Creativity Research Journal, 13(1), 5-16. 

Torrance, E.P. (1966) Torrance tests of creative thinking. Norms-technical manual. Research edition. Verbal tests, forms A and B. Figural tests, forms A and B. Princeton: Personal Press. Retrieved from https://www.worldcat.org/title/torrance-tests-of-creative-thinking-norms-technical-manual-research-edition-verbal-tests-forms-a-and-b-figural-tests-forms-a-and-b/oclc/714040431

Corrigé par Fannie Locat, Chloé Simard et Camille Lavoie 

Révisé par Mélyna Langlois et Nessa Ghassemi-Bakhtiari 

Photo par Collin Armstrong (@brazofuerte)