Par Geneviève Brassard
Marie*, 43 ans : « Je suis clean depuis 3 ans. J’ai parfois l’impression que l’alcool a détruit ma famille. Mon ancien conjoint, décédé dans un accident de la route : alcool au volant. Mon oncle : cirrhose du foie. Ma sœur qui n’arrive pas à s’en sortir. Ma mère : ostéoporose, fractures, pancréatite, name it! Un paquet de troubles, probablement secondaires à quelques années de quelques verres quotidiens, qui ont raccourci sa vie. And she did suffer! Je n’ai pas pu l’aider. Même si je sais que je n’aurais rien pu faire, je reste avec ce sentiment de culpabilité. »
Le mois dernier, ma collègue Wissam2 nous rappelait que la « dépendance n’est pas uniquement un enjeu individuel, elle est aussi sociale… » (Boughari, 2026). Elle mentionnait aussi que la stigmatisation ajoutait au fardeau des personnes vivant avec un tel trouble, qui est « un réel trouble de santé mentale découlant de processus neurologiques complexes » (Boughari, 2026). Aujourd’hui, nous souhaitons, à la suite du regard systémique proposé par Wissam2, continuer cette démarche en approfondissant notre compréhension des causes et conséquences connues des troubles liés à l’usage de substances (TLUS).
L’histoire de Marie illustre bien plusieurs phénomènes étudiés par la science et les institutions de santé publique.
Une arborescence imposante : prévalence et conséquences
Selon l’OMS6, « environ 2,6 millions de décès ont été causés par la consommation d’alcool en 2019 ». L’Organisation mentionne aussi qu’environ 7 % de la population âgée de 15 ans et plus vit avec un trouble de l’usage de l’alcool, et 3,9 % de la population adulte avec une dépendance. Elle ajoute que la consommation d’alcool est « associée avec des risques de développer […] des maladies telles que des maladies du foie, des maladies cardiaques et différents types de cancer, tout comme des troubles de santé mentale ou de comportement, tels que la dépression et l’anxiété […] » (World Health Organization, 2024).
Au Québec, en 2012, environ 13 % des Québécois âgés de 15 ans et plus avaient présenté un trouble lié à l’alcool (abus ou dépendance), 6 % au cannabis et 4 % à une autre drogue au cours de leur vie3.
Ça représente au moins une personne sur dix! Des collègues, des amis, des membres de la famille, des gens croisés dans le métro. Où que notre regard se porte, quelqu’un peut être en train de masquer sa souffrance, ou de lutter pour se sortir d’un TLUS. Ou, comme Marie, nous pourrions voir un proche qui n’arrive pas à réduire ou arrêter sa consommation pendant que sa santé, tant physique que mentale, se dégrade.
Les TLUS ne frappent jamais qu’une seule personne. Les ramifications se déploient bien au-delà de l’individu, touchant les sphères familiales et sociales. Elles se manifestent par des problèmes de santé causés ou aggravés par la consommation, une diminution du bien-être subjectif, des tensions et conflits familiaux – pouvant aller jusqu’à des traumas chez les enfants –, des pertes de productivité dans les milieux de travail, ainsi qu’une pression accrue sur notre système de santé. Le coût humain, familial et social des TLUS est immense.
Aux racines des TLUS : entre biologie et environnement
Marie : « J’en viens à me demander… Ma famille… Est-ce que c’est dans nos gènes? Ou est-ce qu’on apprend ça, sans s’en rendre compte? »
Les causes des TLUS sont multiples et s’entrecroisent. La recherche montre qu’environ 40 à 60 % du risque de développer un trouble lié à l’alcool serait attribuable à des facteurs génétiques1,5.
Nous savons, par exemple, que certaines personnes présentent des particularités dans les systèmes de récompense du cerveau ou dans le métabolisme de l’alcool susceptibles d’influencer leur sensibilité aux effets des substances. Koob et Volkow (2010) décrivent notamment comment la transition vers la dépendance implique des phénomènes de neuroplasticité et s’accompagne de changements progressifs dans les circuits du cerveau impliqués dans la récompense, le stress et le contrôle des comportements4.
Ces facteurs de vulnérabilité interagissent constamment avec l’environnement dans lequel évolue la personne. Les expériences de vie, comme le stress chronique, les traumas, la qualité des liens d’attachement ou les normes sociales entourant la consommation, viennent moduler cette vulnérabilité biologique, en l’amplifiant ou en l’atténuant. Il ne s’agit pas d’un destin inscrit dans les gènes, mais plutôt d’une sensibilité qui s’exprime – ou non – dans un contexte donné.
On peut penser que Marie a été influencée autant par une vulnérabilité d’origine biologique que par l’exposition, dès son plus jeune âge, à la consommation des membres de sa famille. Ainsi, notre culture, où l’alcool est quasi omniprésent, aura probablement contribué au développement d’un TLUS chez elle.
Cette perspective rejoint une vision plus globale, où les TLUS émergent de l’interaction entre plusieurs sphères d’influence : individuelles, relationnelles et sociales. Elle permet de mieux comprendre pourquoi certaines personnes développent un trouble, alors que d’autres, exposées à des conditions similaires, ne le développeront jamais. Elle nous encourage à dépasser une lecture uniquement individuelle du problème, et à considérer l’ensemble des facteurs qui contribuent à l’apparition et au maintien de ces troubles. Elle nous invite aussi à tenir compte de l’ampleur des répercussions de ces troubles, qui se déploient bien au-delà de la personne.
*Prénom fictif.
Références
1American Psychiatric Association. (2023). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5e éd., texte rév.; DSM-5-TR). American Psychiatric Association Publishing.
2Boughari, W. (2026, 2 mars). Un regard systémique sur les troubles liés à l’usage de substances. Le Psy-Curieux. https://psycurieux.ca/2026/03/02/un-regard-systemique-sur-les-troubles-lies-a-lusage-de-substances/
3Bureau d’information et d’études en santé des populations. (2019). Les troubles liés aux substances psychoactives : Prévalence des cas identifiés à partir des banques de données administratives, 2001-2016. Institut national de santé publique du Québec. https://www.inspq.qc.ca/sites/default/files/publications/2512_troubles_substances_psychoactives_prevalence_cas_identifies_0.pdf
4Koob, G. F., & Volkow, N. D. (2010). Neurocircuitry of addiction. Neuropsychopharmacology, 35(1), 217–238. https://doi.org/10.1038/npp.2009.110
5Verhulst, B., Neale, M. C., & Kendler, K. S. (2015). The heritability of alcohol use disorders: A meta-analysis of twin and adoption studies. Psychological Medicine, 45(5), 1061–1072. https://doi.org/10.1017/S0033291714002165
6World Health Organization. (2024). Alcohol. https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/alcohol
Corrigé par Juliette Blain, Azélie Laflamme, Véronika Marchenko et Sara Montini
Révisé par François-Xavier Michaud
Illustration originale par Juliette Villalon
