Par Jessy G. Brown
Est-il important de promouvoir le bilinguisme et même le trilinguisme à l’enfance? Avec la croissance de l’immigration au Québec, on peut observer de plus en plus de familles parlant une langue à la maison et une autre langue dans leur environnement social. La diversité linguistique est souvent vue comme un grand avantage pour fonctionner en société… Mais quel est l’impact de parler plusieurs langues chez les jeunes enfants de ces familles? Quelles sont les conséquences sur leur développement langagier? De plus en plus de questionnements surgissent quant aux désavantages que pourraient avoir les enfants polyglottes dans le système d’éducation. On a l’impression que de ne pas parler la même langue à la maison qu’à l’école peut amener une dissonance perturbatrice chez l’enfant. Certains craignent aussi qu’un bilinguisme précoce puisse entraîner des troubles de langage et de la confusion au niveau de l’apprentissage de la langue à l’école.
D’abord, il faut comprendre que beaucoup de facteurs peuvent venir influencer le degré de multilinguisme d’un enfant et donc son développement linguistique global. Il est important de différencier deux types d’apprentissage de multiples langues : le multilinguisme simultané et le multilinguisme successif (Engel de Abreu, 2018). Le multilinguisme simultané fait référence à lorsqu’un enfant apprend deux langues ou plus en même temps, et ce, dès la naissance. Le multilinguisme successif représente plutôt lorsqu’un enfant acquiert d’abord sa langue maternelle, puis en apprend une deuxième, souvent lors de l’entrée à l’école. Aucune des deux n’est nécessairement meilleure que l’autre, mais elles n’auront toutefois pas le même effet sur l’assimilation des langues et les capacités d’adaptation linguistique. Ensuite, la fréquence et la manière d’utiliser chaque langue apprise vont jouer un rôle central dans leur intégration (Engel de Abreu, 2018), c’est-à-dire qu’il est essentiel de pratiquer fréquemment et de différentes manières une langue si on souhaite la conserver. Même pour ce qui est d’une langue maternelle, un enfant peut facilement la perdre s’il arrête totalement de l’utiliser. Ainsi, un enfant bilingue qui utilise quotidiennement ses deux langues va avoir une intégration beaucoup plus complète des systèmes linguistiques et pourra naviguer entre eux plus facilement.
Par la suite, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, être capable de parler plusieurs langues, même à un jeune âge, est très bénéfique pour le développement cognitif, et plus particulièrement les apprentissages scolaires (Engel de Abreu, 2018). Lorsqu’on s’exprime, toutes les langues parlées sont activées dans le cerveau, puisque ces dernières coexistent et interagissent continuellement (Engel de Abreu, 2018 ; Khol et al., 2008). Puis, nos fonctions exécutives entrent en jeu et viennent nous aider à déterminer comment utiliser seulement le langage souhaité (Engel de Abreu, 2018). Plus précisément, les fonctions de contrôle de l’attention et de la suppression des interférences viennent intervenir dans le conflit cognitif du langage (Engel de Abreu et al., 2012). Ainsi, un enfant parlant une multitude de langues doit fréquemment jongler mentalement entre celles-ci afin de s’exprimer dans la langue appropriée au contexte. Cela demande une grande utilisation des fonctions exécutives, ce qui favorise leur développement (Engel de Abreu, 2018). Fonctionnant un peu comme un muscle, les fonctions exécutives deviennent meilleures lorsqu’on les entraîne. De cette façon, les enfants multilingues qui doivent résoudre des conflits linguistiques dans leurs pensées entraînent beaucoup leurs fonctions exécutives et se retrouvent donc souvent avec des meilleures capacités cognitives, notamment dans la résolution de problèmes et l’inhibition des informations non essentielles. (Engel de Abreu et al., 2012 ; Engel de Abreu, 2018). En plus de tout cela, la plasticité du cerveau, qui consiste en sa capacité à se modifier et à adapter ses circuits neuronaux, est supérieure à l’enfance, ce qui en fait la période opportune pour intégrer des nouvelles langues et pour développer ses habiletés mentales (Hilchey 7 Klein, 2011). Donc, bien qu’on puisse apprendre une nouvelle langue à n’importe quel âge, c’est plus facile de le faire lorsqu’on est jeune. On peut donc venir à la conclusion que parler plusieurs langues est un avantage plutôt qu’un inconvénient dans le développement cognitif des enfants, et même dans celui des adultes!
Références
Engel de Abreu, P. M. J. (2018). Un enfant, plusieurs langues. Université du Luxembourg. https://bildungsbericht.lu/wp-content/uploads/2021/12/Rapport-de%CC%81ducation-2018_Engel-de-Abreu_Un-enfant-plusieurs-langues.pdf
Engel de Abreu, P. M. J, Cruz-Santos, A., Tourinho, C. J., Martin, R., & Bialystok, E. (2012). Bilingualism enriches the poor: Enhanced cognitive control in low income minority children. Psychological Science, 23 (11), 1364–1371. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4070309/
Hilchey, M.D., Klein, R.M. (2011). Are there bilingual advantages on nonlinguistic interference tasks? Implications for the plasticity of executive control processes. Psychon Bull Rev 18, 625–658. https://doi.org/10.3758/s13423-011-0116-7
Kohl, M., Beauquier-Maccotta, B., Bourgeois, M., Clouard, C., Donde, S., Mosser, A .. & Robel, L. (2008). Bilinguisme et troubles du langage chez l’enfant : étude rétrospective. La psychiatrie de l’enfant, 51, 577-595. https://doi.org/10.3917/psye.512.0577
Corrigé par Valérie Caron, Anne-Marie Parenteau et Ariane Pomerleau
Révisé par Florence Grenier
Illustration originale par Mariam Ag Bazet
