Par Wissam Boughari
Récemment, je regardais une série télévisée dans laquelle un médecin s’est vu retirer son droit de pratiquer après avoir volé les médicaments d’un patient pour gérer ses propres symptômes de sevrage. Il pensait faire la bonne chose en optant pour l’automédication, mais les répercussions de ce geste se sont avérées coûteuses.
Cette scène m’a rappelé ce que plusieurs professeurs de psychologie m’ont appris, soit que, bien que le trouble lié à l’usage de substances soit un réel trouble de santé mentale découlant de processus neurologiques complexes, il demeure fréquemment perçu comme un problème de volonté ou de mauvaises habitudes. Également, aucun type de personnalité, statut économique, appartenance sociodémographique, niveau d’éducation, bref aucun profil, ne correspond ultimement à une « personne dépendante ». Tout le monde pourrait en pâtir, même des médecins.
Pour les personnes souffrant de ce trouble, il est difficile de déterminer quand l’usage franchit le seuil de la dépendance. Il est donc courant de voir ce phénomène d’autogestion dans cette zone grise, car il semble encore possible de se contrôler sans aide4. Or, une fois la dépendance installée, un cercle vicieux s’enclenche : la consommation cause de la souffrance dans plusieurs sphères de la vie, et ces difficultés accentuent le besoin d’apaisement que procurent les substances, et donc, perpétuent la consommation2. Bien que les personnes touchées veuillent modifier leurs habitudes de façon autonome, le système neurobiologique enclenché est bien plus enraciné qu’on ne le pense.
Les trajectoires menant à la dépendance sont aussi multiples que complexes. Certains commencent dans un but récréatif, d’autres, dans un cadre médical et d’autres encore, dans le but d’apaiser une souffrance psychologique, comme dans le cas des personnes vivant un trouble de stress post-traumatique, par exemple. À cela s’additionnent les caractéristiques personnelles de chacun, comme le tempérament, et les combinaisons uniques de facteurs de protection et de risque, qui s’entrecroisent pour tisser un futur propre à chacun1. Peu importe le point de départ, les personnes seront très souvent stigmatisées et le phénomène sera réduit à un « manque de motivation » ou à de la « paresse »3. De tels jugements isolent les personnes aux prises avec ce trouble, rendant difficile pour elles de demander ou d’accepter l’aide nécessaire.
Le danger de la stigmatisation réside dans le fait qu’elle prive les individus en difficulté de se définir eux-mêmes et de bénéficier d’un sort différent de celui que leur réserve l’œil social. Cette marginalisation creuse davantage le fossé entre les cibles des préjugés et les personnes qui les portent. D’un point de vue externe, il peut être facile de tomber dans le mépris et le jugement des décisions d’autrui, surtout lorsque nous pensons que nous aurions pris de meilleures décisions, sans jamais avoir vécu d’expérience similaire. Cette perception erronée d’être expert en l’expérience d’autrui enferme l’autre dans une cage faite de conseils infantilisants et teintés de préjugés, sans lui offrir d’aide réelle.
Les personnes souffrant de dépendances quelconques vivent malheureusement ce double fardeau de devoir se battre avec leur dépendance, en plus d’être affligées par un sentiment de stigmatisation qui les enferme sous une étiquette réductrice, menant certains à avoir des pensées suicidaires3. Le manque d’empathie n’est évidemment pas dû à un manque de volonté d’aider l’autre, mais plutôt à un manque de mentalisation de sa situation. Nous pensons comprendre l’autre et être experts d’un vécu que nous n’avons jamais traversé. Les idées préconçues peuvent décourager et insensibiliser à la difficulté que vivent ces personnes, les rendant moins enclines à chercher de l’aide et à avoir foi qu’une issue existe. Si vous faites partie d’un groupe marginalisé quelconque, vous comprendrez en partie ce que ce texte vise à transmettre au lecteur, mais cela ne vous rend pas moins perméable.
En psychologie communautaire, on nous apprend que, bien que des organismes et que des services existent et soient à la disposition de tous, ils ne sont pas accessibles à tous. Ces handicaps psychosociaux découlent d’une multitude de facteurs, autant personnels que sociaux, et sont des causes de discrimination systémique de la part des donneurs de soins, du système de santé, de l’entourage et même d’inconnus. Les comportements discriminatoires peuvent provenir des biais mis en place et maintenus, entre autres, par les médias. Certains n’arrivent pas à recevoir les soins dont ils ont besoin simplement parce que la vision des donneurs de soins peut être influencée par la peur que les médias créent envers cette communauté en la représentant comme étant intrinsèquement violente et à maintenir à l’écart. Ainsi, les donneurs de soins peuvent être excessivement méfiants, minimiser leur souffrance, ou penser qu’ils ne méritent pas autant les soins que d’autres personnes en « vraie » souffrance4.
Des programmes de sensibilisation sont essentiels pour non seulement donner accès, mais aussi pour inviter toute personne touchée à cheminer vers les programmes d’aide sans crainte. Par exemple, l’ACSM (Association canadienne pour la santé mentale), consciente du rôle des médias dans le maintien de ces attitudes méprisantes, encourage vivement les médias à tenir une approche équilibrée lorsqu’ils traitent du sujet de la dépendance. Plus particulièrement, elle suggère d’inclure des reportages présentant des points de vue de personnes vivant ou ayant vécu avec un trouble d’utilisation de substances, de leurs proches et de fournisseurs de soins.
Des initiatives, comme celle entreprise par l’ACSM, favorisent l’ouverture et une meilleure compréhension de leur vécu. Elles contribuent à contrer l’ignorance, qui ajoute un poids social à la souffrance personnelle. La dépendance n’est pas uniquement un enjeu individuel, elle est aussi sociale, et c’est précisément là que réside le pouvoir de la communauté. Diminuer la stigmatisation sur le traitement de la dépendance aurait un impact plus durable et profond que de traiter chaque personne individuellement, de par le fait que le problème qu’on tente de régler est celui qui rend leurs difficultés aussi systémiques dans l’ensemble de la société. Une société plus empathique faciliterait l’accès aux soins et soutiendrait leur rémission. Le « victim blaming » (blâmer les victimes) est un concept social qui affecte le pronostic de leur traitement individuel. En transformant les idées portées sur les personnes vulnérabilisées, demander de l’aide ne serait plus un acte de courage, mais une démarche soutenue collectivement.
Références
1Action Toxicomanie. (s. d.). Facteurs de risque et de protection. https://actiontox.com/services-aux-parents-et-aux-proches/facteurs-de-risque-et-de-protection/
2Merck Manuals. (s. d.). Troubles liés à l’usage de substances : Troubles mentaux. Consulté le 16 février 2026, sur https://www.merckmanuals.com/fr-ca/accueil/troubles-mentaux/troubles-liés-à-l-usage-de-substances/troubles-liés-à-l-usage-de-substances
3Ontario Human Rights Commission. (s. d.). Commentaires reçus – 7. Stéréotypes à l’égard des personnes aux prises avec des troubles mentaux ou des dépendances. Consulté le 16 février 2026, sur https://www3.ohrc.on.ca/fr/minds-matter-report-consultation-human-rights-mental-health-and-addictions/partie-b-commentaires
4Recovery 101. (2017, 20 avril). Recovery Research Institute. https://www.recoveryanswers.org/recovery-101/
Corrigé par Émilie Bertrand, Amélie Larrivée, Véronika Marchenko et Isaac Rodier
Révisé par François-Xavier Michaud
Illustration originale par Régina Roy Nourry
