Par Hoang Thien An Pham
Historiquement, la psychothérapie s’est construite autour de la parole du patient en tant qu’outil précurseur, illustrée par la célèbre « talking cure » de Breuer et Freud4. Ces auteurs postulaient que l’expression verbale donne un accès aux traumatismes psychiques.
De nos jours, grâce à plusieurs recherches cliniques, ceux-ci indiquent que la parole n’est pas l’unique voie d’accès à la vie psychique. L’expression, définie comme le processus d’extériorisation d’un ressenti interne, dépasse largement le cadre du langage verbal. Face à la complexité des pathologies mentales – où le traumatisme se loge parfois dans la mémoire somatique et où la dépression peut inhiber la capacité de narrer – les approches cliniques se sont diversifiées pour inclure des modalités non verbales. De l’art-thérapie à la mise en mouvement corporelle, en passant par la musique et l’écriture, chaque canal expressif mobilise des mécanismes neurocognitifs et émotionnels distincts. Cet article propose d’explorer brièvement ces formes variées d’expression thérapeutique, en examinant comment elles permettent de contourner les impasses du discours pour faciliter le processus de guérison.
L’externalisation par la création : art-thérapie et écriture
L’art-thérapie visuelle (dessin, collage, modelage) exploite la capacité de l’image à contenir des émotions contradictoires que la syntaxe verbale peine à organiser. Comme le soulignent Slayton, D’Archer et Kaplan11, cette approche est particulièrement indiquée dans le traitement des traumatismes, car elle accède aux souvenirs encodés de manière sensorielle et non narrative. L’œuvre créée agit comme un « objet tiers » : le patient ne parle plus directement de sa douleur, mais de l’image qu’il en a faite, instaurant une distance de sécurité nécessaire à l’analyse. Parallèlement, l’écriture expressive opère par un mécanisme de restructuration cognitive. Elle force le cerveau à organiser le chaos émotionnel en un récit cohérent. Les travaux fondateurs de Pennebaker10 ont démontré que cet exercice de mise en récit (narrative integration) permet de réduire la charge mentale associée à l’inhibition émotionnelle, avec des bénéfices mesurables tant sur la santé psychologique que physique2.
Le corps comme mémoire : mouvement et approches somatiques
Au-delà de la symbolisation externe, l’expression thérapeutique nécessite un retour à la source même du ressenti : le corps. Les avancées en neurosciences ont mis en lumière les limites des approches purement cognitives (« top-down ») face aux traumatismes complexes, favorisant l’émergence de thérapies sensorielles9. Comme l’a démontré Van der Kolk (2014) dans ses travaux sur le stress post-traumatique, le corps « garde le score » des expériences vécues, souvent bien avant que le langage ne puisse les formuler12. Lorsque l’aire de Broca (responsable de la parole) est inhibée par un afflux émotionnel trop intense, le mouvement devient le seul canal d’expression viable. La thérapie par la danse et le mouvement ou les approches somatiques ne visent pas la performance esthétique, mais la régulation du système nerveux autonome9. En permettant au patient de renouer avec ses sensations physiques (intéroception), ces méthodes favorisent la libération des tensions musculaires chroniques associées à la répression émotionnelle.
La résonance émotionnelle : la musicothérapie
La musicothérapie s’appuie sur la capacité unique du son à moduler directement l’activité du système limbique (amygdale et hippocampe), contournant les barrières de la logique rationnelle. Selon Koelsch6, la musique agit comme un régulateur neurochimique, stimulant les circuits de la récompense souvent défaillants dans la dépression1. Plus qu’une simple écoute, l’expression musicale active, par le chant ou l’improvisation instrumentale, utilise le rythme pour synchroniser les processus biologiques internes (rythme cardiaque, respiration). Cette forme d’expression offre un « contenant sonore » sécurisant, permettant au patient d’explorer des gammes émotionnelles complexes (la dissonance, la résolution) sans avoir besoin de les nommer explicitement. Cette méthode facilite aussi le processus d’auto-dévoilement chez les enfants ou les adolescents, qui sont souvent limités par l’expression verbale.
L’espace transitionnel : le jeu thérapeutique
Contrairement à l’adulte qui utilise la parole, l’enfant « parle » par le jeu. Comme l’affirme Garry Landreth, pionnier de la thérapie par le jeu centrée sur l’enfant, « les jouets sont les mots de l’enfant et le jeu est son langage » (Landreth, G.L., 2012, p. 18, traduction libre)7 . Dans cet espace transitionnel, l’enfant projette ses conflits intérieurs sur des figurines ou des scénarios imaginaires. Cette distance lui permet d’élaborer des solutions à des problèmes qu’il ne possède pas encore la maturité cognitive pour verbaliser, transformant une passivité traumatique en une maîtrise active de la situation3.
La catharsis par l’action : Le psychodrame
Pour l’adolescent et l’adulte, cette logique se transpose dans le psychodrame. Plutôt que de raconter un conflit passé, le patient est invité à le rejouer « ici et maintenant ». Cette mise en action mobilise non seulement la cognition, mais aussi l’affect et le corps. Selon la méta-analyse de Kipper et Ritchie5, des techniques spécifiques comme le renversement de rôle (jouer l’autre personne dans le conflit) sont particulièrement efficaces pour développer l’empathie et modifier les perceptions rigides. Le groupe devient alors un miroir bienveillant, permettant de tester de nouveaux comportements sociaux sans les risques du monde réel.
Conclusion
Enfin, limiter la psychothérapie à la seule expression verbale reviendrait à ignorer la complexité de l’expérience humaine. Si la parole demeure l’outil privilégié pour donner du sens et construire un récit cohérent, elle atteint souvent ses limites face aux douleurs indicibles. La diversité des formes d’expression offre au clinicien une palette d’interventions adaptables. L’objectif thérapeutique reste unique : faciliter la compréhension de soi et le changement. Pourtant, les chemins pour y parvenir sont multiples. Une approche multimodale8, capable de tisser ensemble le verbal et le non-verbal, semble être la voie la plus prometteuse pour répondre à la singularité de chaque patient, lui permettant de trouver, enfin, sa propre « voix ».
Références
1Aalbers, S., Fusar-Poli, L., Freeman, R. E., Koelsch, S., Karkou, V., & Vink, A. C. (2017). Music therapy for depression. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2017(11), Article CD004517. https://doi.org/10.1002/14651858.CD004517.pub3
2Baikie, K. A., & Wilhelm, K. (2005). Emotional and physical health benefits of expressive writing. Advances in Psychiatric Treatment, 11(5), 338–346. https://doi.org/10.1192/apt.11.5.338
3Bratton, S. C., Ray, D., Rhine, T., & Jones, L. (2005). The efficacy of play therapy with children: A meta-analytic review of treatment outcomes. Professional Psychology: Research and Practice, 36(4), 376–390. https://doi.org/10.1037/0735-7028.36.4.376
4Breuer, J., & Freud, S. (1957). Studies on hysteria. Basic Books. (Original work published 1895)
5Kipper, D. A., & Ritchie, T. D. (2003). The effectiveness of psychodramatic techniques: A meta-analysis. Group Dynamics: Theory, Research, and Practice, 7(1), 13–25. https://doi.org/10.1037/1089-2699.7.1.13
6Koelsch, S. (2009). A neuroscientific perspective on music therapy. Annals of the New York Academy of Sciences, 1169, 374–384. https://doi.org/10.1111/j.1749-6632.2009.04592.x
7Landreth, G. L. (2012). Play therapy: The art of the relationship (3e éd.). Routledge.
8Malchiodi, C. A. (2022). Handbook of expressive arts therapy. Guilford Press.
9Ogden, P., & Fisher, J. (2015). Sensorimotor psychotherapy: Interventions for trauma and attachment. W. W. Norton & Company.
10Pennebaker, J. W., & Beall, S. K. (1986). Confronting a traumatic event: Toward an understanding of inhibition and disease. Journal of Abnormal Psychology, 95(3), 274–281. https://doi.org/10.1037/0021-843X.95.3.274
11Slayton, S. C., D’Archer, J., & Kaplan, F. (2010). Outcome studies on the efficacy of art therapy: A review of findings. Art Therapy, 27(3), 108–118. https://doi.org/10.1080/07421656.2010.10129753
12Van der Kolk, B. A. (2014). The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma. Viking.
Corrigé par Maude Button et Véronika Marchenko
Révisé par François-Xavier Michaud
Illustration originale par Jazmine Romain
