Traumatisme précoce et mémoire somatique

Par Taly Chénier

Le traumatisme vécu en bas âge peut laisser des traces durables qui dépassent les capacités de la mémoire à les traiter ou à les verbaliser. Lorsque l’événement survient à une période où les structures cérébrales impliquées dans la mémoire autobiographique sont encore immatures, soit avant l’âge de trois ans, l’expérience traumatique ne peut être intégrée de manière consciente7. Elle peut alors s’inscrire principalement dans le corps, sous forme de réponses physiologiques, sensorielles et émotionnelles implicites. Cette mémoire somatique se manifeste souvent à l’âge adulte par des symptômes psychosomatiques, des réactions corporelles inexpliquées ou des états émotionnels intenses, révélant la persistance d’un souvenir non narratif3.S’attarder aux traumatismes précoces et à leurs dimensions somatiques est essentiel pour mieux comprendre comment le cerveau et le corps traitent et conservent les expériences traumatiques. Cet enjeu mérite une attention particulière, puisqu’il concerne une réalité sociale fréquente : selon des enquêtes populationnelles, près d’une personne sur trois aurait vécu, avant l’âge de 18 ans, une forme de violence familiale, telle que l’abus physique, l’abus sexuel ou l’exposition à la violence conjugale6. Il s’agit donc d’un enjeu majeur pour l’ensemble de la société.

Éléments de définition

Le terme « trauma » provient du grec ancien τιτρώσκειν (titroskein), qui signifie « perforer ». Cette étymologie renvoie à l’idée d’une atteinte profonde, tant psychique que corporelle. Selon le DSM-V, le traumatisme peut être défini comme le résultat d’un événement extrême menaçant la vie ou l’intégrité de la personne et entraînant des conséquences psychologiques graves, immédiates et/ou différées4.Plusieurs événements peuvent être traumatisants pour les adultes comme pour les enfants : la guerre, les agressions physiques ou sexuelles, la prise d’otages, le terrorisme, la torture, les catastrophes naturelles ou humaines, les accidents graves, ou encore l’annonce d’une maladie mortelle. Les symptômes du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) incluent le fait de revivre l’événement traumatique à travers des souvenirs intrusifs ou des flashbacks, l’évitement de tout ce qui pourrait rappeler le trauma, ainsi qu’une hyperactivation persistante du système nerveux autonome7.

Les traumatismes répétés, prolongés, très précoces ou certains traumatismes sexuels peuvent entraîner des troubles plus complexes, qui présentent des altérations importantes de la personnalité et des effets somatiques évoluant avec le développement de l’enfant. Ces troubles sont appelés trauma complexe ou trauma développemental. Il reste toutefois un débat concernant ce syndrome, car la plupart des personnes présentant des symptômes de trauma complexe ont également un trouble de stress post-traumatique complet ou partiel1.

Concernant le caractère précoce des traumatismes, certains travaux parlent d’une nouvelle catégorie différentielle, appelée pathologie des traumatismes relationnels précoces. Cette pathologie touche des enfants dont les premiers mois de vie se sont déroulés dans un environnement instable et imprévisible qui était incapable de répondre de manière constante à leurs besoins fondamentaux, physiques ou émotionnels. Ces enfants sont ainsi exposés à un stress intense et répété, générant des expériences fortement traumatisantes2. Selon Mayaux (2019)5, le traumatisme précoce s’inscrit directement dans le corps de l’enfant, car il n’a pas les mots pour exprimer sa souffrance. Plus le traumatisme survient tôt, plus ses effets sont marqués, se traduisant par des symptômes corporels et par un vide relationnel lorsque le traumatisme est d’origine relationnelle.

Par ailleurs, ces traumatismes présentent une dimension transgénérationnelle. Les conséquences des carences maternelles vécues durant l’enfance peuvent influencer, à l’âge adulte, la manière dont une mère prendra soin de son propre enfant.  Ces dynamiques ne dépendent pas du niveau social ou économique et montrent comment les traumatismes relationnels précoces peuvent se transmettre de génération en génération5

Les conséquences 

Chez les jeunes enfants, notamment avant trois ans (et parfois jusqu’à six ans), la mémoire et le langage sont encore peu développés. Les souvenirs d’événements traumatisants sont donc souvent incomplets, fragmentaires ou même absents à l’âge adulte. Cependant, ces traumatismes précoces ont des conséquences visibles dès le plus jeune âge. On peut observer des signes d’hyperactivation neurovégétative, des peurs de séparation, des comportements agressifs, un besoin constant d’être rassuré et des difficultés d’attention ou de concentration. Ces perturbations peuvent affecter le développement global de l’enfant et contribuer à l’apparition de traumas complexes. Parallèlement, des atteintes corporelles apparaissent fréquemment : maladies somatiques, troubles de conversion ou comportements auto-agressifs1.

Au niveau physique, les traumatismes précoces entraînent des symptômes corporels liés à l’hyperactivation du système nerveux autonome : accélération du rythme cardiaque, sueurs, palpitations, respiration rapide, hypervigilance et nervosité excessive. Si ces symptômes persistent, ils peuvent provoquer des troubles chroniques, comme des difficultés de sommeil, une perte d’appétit, des problèmes sexuels ou des problèmes de concentration. Ces manifestations somatiques peuvent elles-mêmes déclencher ou amplifier le SSPT, créant ainsi un cercle vicieux7.

Effets sur les structures cérébrales

Au niveau cérébral, les traumatismes précoces sont particulièrement marquants, car la mémoire et les structures cérébrales ne sont pas encore matures. Les expériences vécues passent d’abord par l’amygdale, qui enregistre les aspects émotionnels et sensoriels, avant que le cortex ne puisse les traiter. À ce stade, l’hippocampe, responsable de l’organisation des souvenirs dans le temps et l’espace, n’est pas encore pleinement fonctionnel. Cela explique pourquoi les souvenirs d’enfance sont souvent fragmentaires ou absents à l’âge adulte. Lorsque le stress est très intense, des hormones comme le cortisol peuvent inhiber l’activité de l’hippocampe tout en laissant l’amygdale active. Le résultat est que l’enfant encode fortement les émotions et sensations physiques de l’événement traumatique, mais sans contexte ni ordre chronologique. Plus tard, ces souvenirs peuvent resurgir sous forme de flashbacks sensoriels et émotionnels, sans rappel clair du moment ou du lieu de l’événement. Certaines études montrent également que le SSPT peut s’accompagner de modifications structurelles du cerveau, notamment une taille réduite de l’hippocampe chez certaines personnes, ce qui pourrait expliquer les troubles de mémoire et de contextualisation associés aux traumatismes précoces7.

Ainsi,comme nous l’avons exploré, les traumatismes précoces laissent des empreintes profondes, parfois au-delà de la mémoire consciente. Identifier ces traces somatiques et émotionnelles est essentiel pour mieux comprendre le vécu des personnes affectées et orienter des interventions plus sensibles et efficaces.


Références

1Balençon, M. (Éd.). (2020). Pédiatrie médico‑légale : mineurs en danger : du dépistage à l’expertise pour un parcours spécialisé protégé, Elsevier Health Sciences.

2Bonneville-Baruchel, E. (2010). Effets des traumatismes relationnels précoces chez l’enfant. La psychiatrie de l’enfant, 53(1), 31-70. https://doi.org/10.3917/psye.531.0031

3Gillet, M., Legros, F., Fraeys, I., & Lambotte, I. (2024). Effets somatiques et neurodéveloppementaux des traumatismes précoces. Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 72(2), 83-90. https://doi.org/10.1016/j.neurenf.2023.10.003

4Lazaratou, H. & Golse, B. (2016). L’exposition des enfants à la violence intrafamiliale :  la transmission du trauma psychique interpersonnel des parents aux enfants. La psychiatrie de l’enfant, 59(1), 309-332. https://doi.org/10.3917/psye.591.0309

5Mayaux, F.-X. (2019). Dynamiques des liens institutionnels et familiaux de l’enfant placé en famille d’accueil : apports de la théorie de l’attachement et de l’approche psychodynamique (Thèse de doctorat, Université de Bourgogne). HAL. https://theses.hal.science/tel-03714254/

6Milot, T., Bruneau-Bhérer, R., Collin-Vézina, D., & Godbout, N. (2021). Le trauma complexe : un regard interdisciplinaire sur les difficultés des enfants et des adolescents. Revue québécoise de psychologie, 42(2), 69-90. https://doi.org/10.7202/1081256ar

7Rothschild, B. (2010). Le corps se souvient : mémoire somatique et traitement du trauma. De Boeck Supérieur.


Corrigé par Émilie Bertrand, Amélie Larrivée, Véronika Marchenko et Isaac Rodier

Révisé par François-Xavier Michaud

Illustration originale par Régina Roy Nourry