La manière d’expliquer l’autre : attributions causales et dynamiques conjugales

Par Ines Ben Said (étudiante invitée de l’Université McGill)

Vous prenez quelques secondes pour exprimer votre grand amour par message texte à votre partenaire : un message soigneusement rédigé, ponctué d’un cœur ou de deux, envoyé avec une certaine satisfaction. Les minutes passent, puis les heures. Vous remarquez finalement que le message a été lu. Pourtant, aucune réponse n’apparaît. Le temps s’accumule et, avec lui, les interrogations. Votre partenaire est-iel simplement occupé·e par le travail, les études ou une quelconque distraction ? Ou ce silence traduit-il un désintérêt, une hésitation, voire une distance émotionnelle émergente ?

Toutes les questions et interprétations qui fusent dans votre esprit dans de tels moments relèvent de ce que l’on nomme, en psychologie, des attributions. Celles-ci désignent les explications, ou causes, que nous élaborons pour donner sens aux événements, contribuant ainsi à rendre notre monde plus stable et plus prévisible4. En effet, cette mise en situation, quoique banale, est pourtant fondamentalement ambiguë. Face à un même événement, plusieurs explications peuvent coexister, et le choix de l’une ou l’autre oriente la manière dont la situation est comprise, ressentie et intégrée dans la relation. Cette pluralité d’interprétations explique en partie pourquoi les relations intimes sont si souvent marquées par des tensions : les partenaires peuvent être d’accord sur ce qui s’est factuellement passé, sans pour autant partager la même interprétation de ce que cela signifie pour leur relation.

Comprendre les attributions : trois dimensions clés

Les attributions sont généralement conceptualisées à travers différentes dimensions7. Dans ce texte, nous aborderons trois d’entre elles, soit le locus de causalité, la stabilité et la globalité de la cause perçue dans le contexte des relations conjugales.

Le locus de causalité renvoie à l’« endroit » où l’on situe la cause d’un événement. Il s’agit de déterminer si ce qui s’est produit est expliqué par des caractéristiques propres à la personne, telles que sa personnalité, ses intentions ou sa manière d’être, ou s’il est plutôt attribué à des facteurs extérieurs, liés au contexte ou aux circonstances7. Par souci de simplification, nous adopterons ici la classification didactique traditionnellement utilisée en psychologie sociale pour le locus de causalité, qui distingue simplement les causes internes des causes externes. Il importe toutefois de préciser que cette distinction, bien qu’elle facilite la compréhension dans le cadre de cet article, a été critiquée pour son manque de précision conceptuelle, notamment en contexte conjugal2. La dimension de la stabilité, quant à elle, vise à déterminer si la cause attribuée à un événement est perçue comme instable, donc changeante et temporaire, ou comme stable, donc durable et susceptible de se manifester à nouveau si une situation similaire se reproduit. Enfin, la globalité s’intéresse à l’ampleur de l’impact que l’on attribue à une cause. Cette dimension permet de déterminer si la cause est perçue comme spécifique à une situation donnée, ou comme globale, c’est-à-dire susceptible de « contaminer » plusieurs autres aspects de la relation.

Lire entre les lignes d’un message sans réponse

Afin d’illustrer ces différentes dimensions, revenons à la mise en situation précédente : un message rempli d’amour, lu, mais resté sans réponse. Une attribution interne et temporaire pourrait amener à penser que votre partenaire traverse simplement une mauvaise journée : iel est fatigué·e, stressé·e, ou absorbé·e par une réunion qui s’éternise. En comparaison, une attribution interne et stable conduirait à interpréter ce silence comme le reflet d’un défaut plus profond et durable : votre partenaire serait fondamentalement peu attentionné·e, indifférent·e, voire égoïste. Une attribution externe et temporaire inciterait plutôt à envisager qu’un contretemps ponctuel a empêché toute réponse : le téléphone est resté au fond d’un sac, une urgence est survenue, ou la journée a simplement mal tourné. En revanche, une attribution externe et stable amènerait à expliquer ce silence par des contraintes situationnelles plus durables, telles qu’un rythme de vie constamment surchargé, un travail envahissant, ou encore un téléphone capricieux qui bogue en permanence, malgré vos rappels répétés qu’il serait peut-être temps de le changer. 

Pour compléter ce portrait, une attribution spécifique consiste à limiter l’interprétation du silence à la situation précise du message texte : votre partenaire n’est peut-être tout simplement pas à l’aise avec la communication écrite ou n’apprécie pas particulièrement les échanges par message, tout en demeurant attentif·ve et présent·e dans les autres aspects de la relation. À l’inverse, une attribution globale conduit à généraliser cet épisode à l’ensemble de la relation. Le message resté sans réponse devient alors le signe d’un malaise plus profond et omniprésent : votre partenaire est perçu·e comme négligent·e non seulement dans sa façon de communiquer, mais aussi dans son écoute, son soutien émotionnel ou le partage des responsabilités du quotidien. Dans ce cas, un incident ponctuel est interprété comme révélateur d’un problème qui dépasse largement la situation initiale.

Des attributions qui rapprochent… et d’autres qui éloignent

Vous vous dites peut-être que certaines de ces attributions sont plus constructives que d’autres, et vous avez bien raison. Bien que la distinction ne soit pas toujours parfaitement tranchée, une revue de la littérature menée par Bradbury et Fincham (1990) met en évidence une association entre la satisfaction conjugale et la nature des attributions formulées par les partenaires. Chez les couples satisfaits, les partenaires tendent à adopter un style attributionnel dit « rehaussant pour la relation » (relationship-enhancing). Dans cette optique, les comportements négatifs du partenaire sont généralement minimisés : ils sont expliqués par des causes externes, temporaires et spécifiques3,5. Ce type de schéma peut être compris comme un filtre bienveillant. En accordant plus facilement le bénéfice du doute, le ou la partenaire ressent moins de colère et se montre moins enclin·e à réagir de manière hostile, ce qui contribue à préserver l’harmonie conjugale et à éviter qu’un incident mineur ne dégénère en conflit ouvert1.

À l’inverse, les couples en difficulté tendent à s’enfermer dans un style attributionnel de « maintien de la détresse » (distress-maintaining). Ici, le silence est interprété comme le fruit de défauts internes, stables et globaux du partenaire3,5. En percevant l’autre comme intentionnellement négligent·e ou égoïste, le ou la partenaire peut se sentir légitimé·e d’éprouver de la colère et d’adopter des réactions hostiles, alimentant ainsi un cercle vicieux de négativité et de conflits répétés1. Plus préoccupant encore, ce schéma cognitif sabote les tentatives de réparation, car même si le partenaire fait un effort positif, celui-ci est souvent « disqualifié » (attribué à des facteurs externes ou manipulatoires), ce qui empêche toute amélioration de la dynamique relationnelle5.

À ce stade, une question s’impose : les partenaires interprètent-ils différemment les comportements parce qu’ils sont satisfaits de leur relation, ou ces interprétations contribuent-elles elles-mêmes à façonner cette satisfaction ? Les résultats disponibles dans la littérature penchent en faveur de la seconde hypothèse. En effet, des données issues d’études expérimentales, cliniques et longitudinales suggèrent que les attributions jouent un rôle causal dans la satisfaction conjugale, plutôt que l’inverse1.

Quand l’interprétation devient un levier de changement

Finalement, il est possible qu’à la lecture de ces lignes, vous vous soyez reconnu·e dans certaines attributions qui, parfois, fragilisent la relation. Si c’est le cas, cette prise de conscience est loin d’être anodine. Comprendre que nos interprétations ne sont pas des faits, mais des constructions, constitue souvent le point de départ du changement. Trop souvent, une explication s’impose comme une certitude, sans être remise en question. Pourtant, ce sont ces lectures de la situation, davantage que les comportements eux-mêmes, qui déterminent l’impact émotionnel vécu au sein de la relation6. En apprenant à les reconnaître et à les questionner, il devient possible d’ouvrir l’espace à des interprétations plus bienveillantes, plus saines, et plus favorables au lien conjugal.


Références

1Bradbury, T. N., & Fincham, F. D. (1990). Attributions in marriage: Review and critique. Psychological Bulletin, 107(1), 3–33.https://doi.org/10.1037/0033-2909.107.1.3

2Fincham, F. D. (1985). Attribution processes in distressed and nondistressed couples: II. Responsibility for marital problems. Journal of Abnormal Psychology, 94(2), 183–190.
https://doi.org/10.1037/0021-843X.94.2.183

3Fincham, F. D., & O’Leary, K. D. (1983). Causal inferences for spouse behavior in maritally distressed and nondistressed couples. Journal of Social and Clinical Psychology, 1(1), 42–57.https://doi.org/10.1521/jscp.1983.1.1.42

4Heider, F. (1958). The psychology of interpersonal relations. John Wiley & Sons. https://doi.org/10.1037/10628-000

5Holtzworth-Munroe, A., & Jacobson, N. S. (1985). Causal attributions of married couples: When do they search for causes? What do they conclude when they do? Journal of Personality and Social Psychology, 48(6), 1398–1412. https://doi.org/10.1037/0022-3514.48.6.1398

6Holtzworth-Munroe, A., & Jacobson, N. S. (1988a). An attributional approach to marital dysfunction and therapy. In J. E. Maddux, C. D. Stoltenberg, & R. Rosenwein (Eds.), Social processes in clinical and counseling psychology (pp. 153–170). Springer-Verlag.

7Weiner, B. (1985). An attributional theory of achievement motivation and emotion. Psychological Review, 92(4), 548–573.https://doi.org/10.1037/0033-295X.92.4.548


Corrigé par Juliette Blain, Azélie Laflamme, Véronika Marchenko et Sara Montini

Révisé par François-Xavier Michaud

Illustration originale par Régina Roy Nourry