Vers des thérapies adaptées culturellement

Par Safia Belhattab (étudiante invitée de l’Université McGill)


In my early professional years I was asking the question: How can I treat, or cure, or change this person? Now I would phrase the question in this way: How can I provide a relationship which this person may use for his own personal growth?” – Carl R. Rogers (1961)4


Imaginez une relation où le thérapeute et le client travaillent main dans la main, avec confiance et compréhension mutuelle: c’est ce que l’on appelle l’alliance thérapeutique. Ce terme est défini comme étant une relation collaborative qui inclut à la fois le lien affectif entre les deux parties et leur capacité à s’accorder sur les objectifs et les interventions. Les travaux scientifiques portant sur ce sujet indiquent que la construction de l’alliance thérapeutique repose avant tout sur une approche centrée sur le client7. Toutefois, la littérature scientifique ne met pas toujours en évidence les façons dont les thérapies actuelles pourraient être adaptées aux réalités des différents groupes culturels. Nous continuons d’observer que les approches thérapeutiques s’inscrivent encore dans un modèle occidental centré sur des personnes blanches de la classe moyenne, et ignorent souvent les valeurs et besoins de divers groupes culturels9.

Ce que nos thérapies ne prennent pas toujours en compte

La culture demeure à ce jour un point important, puisque la construction de l’alliance thérapeutique repose en grande partie sur la confiance entre le thérapeute et le client. Or, cette confiance est fortement influencée par l’idée que le thérapeute est en mesure de comprendre l’expérience vécue du client. Par exemple, les personnes qui s’identifient culturellement comme musulmanes ou qui pratiquent l’Islam sont confrontées à des formes d’oppression systémique. Celles-ci sont nourries par une peur irrationnelle profondément enracinée dans la représentation médiatique biaisée des musulmans, peur qui n’a fait que croître depuis le 11 septembre 20011. Un thérapeute de confession musulmane pourra, par conséquent, plus facilement s’identifier à un client partageant cette même culture qu’un thérapeute issu d’une culture différente. Comme l’ont souligné Ridley et al. (1994), la culture est un « participant silencieux » dans la thérapie. C’est pourquoi les thérapeutes peuvent tirer parti de cette dimension identitaire afin de mieux comprendre les besoins, les préoccupations, les objectifs personnels et les ajustements de leurs clients.

Actuellement, les thérapies sont en grande partie conceptualisées à partir d’un système eurocentrique, ce qui fait que la place de la culture n’est pas toujours mise en avant. En général, les thérapeutes et les clients qui partagent des caractéristiques culturelles ont davantage de chances d’aboutir à un résultat clinique positif5. Avec la hausse de l’immigration au Canada, on assiste à une augmentation des services thérapeutiques destinés à certains groupes culturels. Par exemple, Ruth Care Therapy est une plateforme qui propose des accompagnements et des thérapies destinés aux personnes s’identifiant comme musulmanes, puisque beaucoup d’entre elles éprouvent des difficultés à trouver un thérapeute capable de comprendre les nuances culturelles et spirituelles de leurs expériences de vie. La place de la prière, par exemple, est un aspect important qui n’est souvent pas abordé dans les thérapies et qui, pour certains, constitue même une clé essentielle du traitement.

Comment adapter nos thérapies pour qu’elles soient culturellement accessibles?

C’est la question qui vaut le million! Au fil de mes conversations avec d’autres étudiants en psychologie et de mes lectures sur le sujet, j’ai pu identifier pour l’instant deux approches qui pourraient s’avérer importantes.

La première mesure serait, naturellement, d’augmenter le nombre de professionnels dans le réseau de la santé qui font partie des minorités visibles. Les statistiques indiquent qu’aux États-Unis, environ 75 % des professionnels du réseau de la santé mentale sont blancs, tandis que 25 % appartiennent à des minorités visibles, ce qui reste très faible2. Au Canada, 60% des personnes noires déclarent qu’elles se sentiraient plus à l’aise d’utiliser les services de santé mentale si le professionnel était noir6. Tout récemment, une étudiante d’origine indienne m’a confié qu’elle consulte un thérapeute résidant en Inde par Zoom. Et sa raison? Tout simplement parce que les thérapeutes locaux ne saisissent pas toutes les nuances de son expérience vécue, particulièrement influencée par sa culture. Bien sûr, il est concevable qu’il est toujours difficile de trouver un thérapeute qui reflète parfaitement toutes les sphères de notre identité: culture, religion, genre, langue et bien plus encore. Toutefois, si l’on examine les cultures individualistes et collectivistes, il est clair qu’elles reposent sur des systèmes de valeurs distincts, et il est souvent plus facile de s’identifier à quelqu’un partageant des aspects culturels similaires aux nôtres. Aux États-Unis, par exemple, les Américains blancs ont tendance à valoriser l’indépendance, les réussites personnelles et les biens matériels, ce qui correspond aux valeurs des cultures individualistes. À l’inverse, les Américains noirs mettent l’accent sur la spiritualité, le partage et l’héritage, caractéristiques des cultures collectivistes9.

La seconde mesure, soit la formation et la supervision, joue un rôle important pour comprendre certaines caractéristiques culturelles propres à différents groupes. L’erreur que font souvent les étudiants est de penser qu’il suffit de suivre des prescriptions culturelles, c’est-à-dire des normes et des attentes précises, pour traiter leurs clients, ce qui ne mène qu’à une compréhension superficielle. La curiosité et l’ouverture sont donc indispensables pour tout professionnel travaillant avec des clients de cultures différentes. Les superviseurs doivent privilégier une approche centrée sur le processus plutôt que sur le contenu lorsqu’ils enseignent la diversité, afin d’encourager les étudiants à se questionner constamment, particulièrement sur leur propre identité. Cela fera en sorte qu’ils développeront une sensibilité et une compétence face aux enjeux de l’intersectionnalité1. La sensibilité culturelle dépend avant tout de la volonté du thérapeute d’acquérir le savoir et les informations nécessaires sur les identités de ses clients. Sans cette curiosité naturelle, il est impossible de véritablement la développer3. L’appréciation et l’ouverture à d’autres cultures sont donc des prérequis fondamentaux pour le développement d’une sensibilité interculturelle, et contribuent à renforcer l’efficacité des soins8.

Quelques mots pour la fin…

L’objectif de cet article était avant tout de vous faire réfléchir à la place de la culture en thérapie et à la manière dont les pratiques actuelles pourraient encore être améliorées. Je vous invite donc, à votre tour, à prendre un moment pour réfléchir sur la manière dont nous pouvons faire en sorte d’adapter les thérapies actuelles afin qu’elles soient culturellement accessibles.


Références

1. PettyJohn, M. E., Tseng, C., & Blow, A. J. (2020). Therapeutic utility of discussing therapist/client intersectionality in treatment: When and how? Family Process59(2), 313–327. https://doi.org/10.1111/famp.12471

2. Mental Health Professional Demographics and Statistics [2025]: Number of Mental health professionals in the US. (2025, January 8). https://www.zippia.com/mental-health-professional-jobs/demographics/ 

3. Ridley, C. R., Mendoza, D. W., Kanitz, B. E., Angermeier, L., & Zenk, R. (1994). Cultural sensitivity in multicultural counseling: A perceptual schema model. Journal of Counseling Psychology, 41(2), 125–136. https://doi-org.proxy3.library.mcgill.ca/10.1037/0022-0167.41.2.125

4. Rogers, C. R. (1961). On becoming a person: A therapist’s view of psychotherapy. Houghton Mifflin, Boston. 

5. Speight, S. L., Myers, L. J., & al, e. (1991). A redefinition of multicultural counseling. Journal of Counseling and Development: JCD, 70(1), 29. https://doi.org/10.1002/j.1556-6676.1991.tb01558.x 

6. Statistics Canada. (2021). Shining a light on mental health in Black communities. https://mentalhealthcommission.ca/wp-content/uploads/drupal/2021-02/covid_19_tip_sheet%20_health_in_black_communities_eng.pdf 

7. Stubbe, D. E. (2018). The therapeutic alliance: The fundamental element of psychotherapy. Focus16(4), 402–403. https://doi.org/10.1176/appi.focus.20180022

8. Vandecasteele, R., Robijn, L., Stevens, P. A. J., Willems, S., & De Maesschalck, S. (2024). “Trying to write a story together”: General practitioners’ perspectives on culturally sensitive care. International Journal for Equity in Health23(1), 118. https://doi.org/10.1186/s12939-024-02200-9

9. Wilson, L. L., & Stith, S. M. (1991). Culturally sensitive therapy with black clients. Journal of Multicultural Counseling and Development19(1), 32–43. https://doi.org/10.1002/j.2161-1912.1991.tb00455.x


Corrigé par Geneviève Brassard, Éliane Gaulin, Marjorie Marchand, Véronika Marchenko et Daphné Secchi

Révisé par François-Xavier Michaud

Illustration originale par Juliette Villalon