Déconstruire les préjugés : le trouble de la personnalité limite

Par Azélie Laflamme

Malheureusement, les personnes avec des troubles de la personnalité sont les mal-aimés de certains cliniciens, en raison de plusieurs comportements interférant avec la thérapie, comme le fait de tester le thérapeute, de le blâmer ou de l’interrompre6. Leur stigmatisation est pourtant signe d’une incompréhension et de préjugés qui méritent d’être démystifiés. Ces individus sont souvent marqués par un environnement invalidant durant l’enfance. C’est le cas des personnes ayant un trouble de la personnalité limite (TPL), aussi connu comme le trouble de la personnalité borderline. Selon le DSM-5-TR, le TPL est un « mode général d’instabilité des relations interpersonnelles, de l’image de soi et des affects avec une impulsivité marquée, qui apparaît au début de l’âge adulte et est présent dans des contextes divers » (American Psychiatric Association, 2024, p. 341). Ce trouble touche 2 à 4% de la population générale5. Je tenterai donc de vous sensibiliser à ce trouble de santé mentale afin de vous apporter une vision plus nuancée de cette réalité.

Tout d’abord, comme plusieurs troubles de santé mentale, le TPL s’explique à la fois par la génétique et l’environnement7. Certaines études montrent que ce trouble comporte une part héréditaire. Toutefois, les facteurs environnementaux sont souvent précipitants. Dans plusieurs cas, les parents jouent un rôle central. Durant l’enfance, les parents ont souvent eu des réponses imprévisibles et insatisfaisantes aux besoins de l’enfant, ce qui peut contribuer au développement, chez celui-ci, de difficultés dans l’introspection et la compréhension de ses propres états mentaux (émotions, intentions, sentiments, etc.). Chez l’enfant, cela entraîne une incapacité à détecter ses propres états affectifs et cognitifs ainsi que ceux d’autrui. C’est ce qu’explique Fonagy dans sa théorie de la mentalisation5. Cette difficulté entraîne aussi un défi dans la régulation des émotions et le contrôle des comportements impulsifs. En grandissant, ces enfants ont développé des croyances dysfonctionnelles. Ainsi, leurs façons d’interpréter les gens autour d’eux sont rigides et instables. Leurs réponses émotives sont aussi explosives et désorganisées8. Des épisodes très stressants peuvent entraîner des changements graves dans leur perception d’eux-mêmes et des autres, tout en provoquant une distance avec la réalité4. En somme, il est crucial d’aider l’enfant à identifier et comprendre les états mentaux que vivent les individus afin de favoriser son développement social.

De plus, plusieurs facteurs de risque pour le développement des traits TPL ont été identifiés, notamment l’expérience de plusieurs traumatismes durant l’enfance (abus, abandon, maltraitance, rejet, etc.), une régulation des émotions et de la souffrance impossible en raison d’un manque de confiance envers les figures d’attachement (souvent les parents) ou l’utilisation fréquente de mécanismes de défense inadéquats et néfastes (comme le déni, le refoulement ou la projection)4. Les enfants qui sont à risque de développer un TPL ont une vision négative du monde, une grande sensibilité émotionnelle, des relations fusionnelles venant avec une grande anxiété d’abandon et un besoin de réassurance fréquent, une agressivité, une impulsivité et un sens de l’identité fragmenté. Tout ceci provient de déficits dans plusieurs sphères du développement. Donc, si leur environnement avait été stable et sain, cela aurait probablement réduit le risque de développer le trouble.

Ensuite, chez les personnes présentant un TPL, un des critères diagnostiques est une « impulsivité dans au moins deux domaines potentiellement dommageables pour le sujet (p. ex. dépenses, sexualité, toxicomanie, conduite automobile dangereuse, crises de boulimie) » (American Psychiatric Association, 2024, p. 341). On le remarque quand on lit que la prévalence du tabagisme est de 54% et la dépendance à l’alcool est de 47% chez les personnes atteintes d’un TPL7. Par ailleurs, il peut aussi y avoir une « répétition de comportements, de gestes ou de menaces suicidaires, ou d’automutilation » (American Psychiatric Association, 2024, p. 341). L’automutilation est définie comme une « blessure intentionnelle que le sujet inflige à une partie de son propre corps sans intention apparente de mourir » (Oumaya et al., 2008, p. 452). Les données révèlent que 65% à 90% des personnes ayant un TPL s’automutilent1. Ce comportement tabou reflète une grande souffrance et est expliqué en partie par un déficit au niveau de la communication émotionnelle1. Certaines études suggèrent que les automutilations sont le compromis pour éviter le suicide, car elles permettent au patient de sortir de sa dissociation. En résumé, sans aide, les personnes ayant un TPL ont recours à différentes stratégies d’adaptation néfastes pour leur santé mentale et physique. Il est donc important de les comprendre et de les aider à trouver d’autres moyens d’alléger la souffrance.

Bien que le trouble soit souvent présenté sous l’angle de la souffrance, plusieurs forces importantes caractérisent aussi les personnes vivant avec un TPL, ce qui contribue justement à déconstruire les préjugés. L’hypersensibilité émotionnelle associée au TPL est lié à beaucoup d’empathie et à une intensité relationnelle, caractérisée par un fort désir de connexion humaine et une intimité authentique2. Il y a aussi de l’espoir quant à la rémission, car, avec la thérapie, un bon soutien et une volonté de transformation, il est possible de diminuer grandement les symptômes du trouble10. Le TPL n’est pas une condition incurable et la diminution des symptômes pourrait faire en sorte qu’un individu ne présente plus assez de traits pour poser le diagnostic. De plus, la majorité de ces personnes démontrent une résilience remarquable. 

Bref, si vous voulez devenir psychologue, il est important de comprendre les caractéristiques de ce trouble, car il se peut que vous rencontriez des personnes présentant ces traits. J’espère vous avoir bien présenté le TPL et avoir piqué votre curiosité afin que vous puissiez vous renseigner davantage sur le sujet. Une piste importante reste la sensibilisation aux traitements efficaces, comme la Thérapie Dialectique-Comportementale (TDC) de Marsha Linehan, qui offre de réels outils pour mieux vivre avec ce trouble6. Puis, il reste encore beaucoup de travail collectif à faire pour réduire les préjugés et offrir un regard plus humain à ces patients.


Références

1Adaoui, N. (2023). Automutilations dans le trouble de la personnalité borderline : haine de soi ou stratégie de survie ? [Mémoire de maîtrise en psychologie clinique]. Université de Lausanne. https://api.unil.ch/iris/server/api/core/bitstreams/b14b2167-1c4e-4ce2-bfc6-4e10ff5d3765/content

2Agrawal, H. R., Gunderson, J., Holmes, B. M., & Lyons-Ruth, K. (2004). Attachment studies with borderline patients: A review. Harvard Review of Psychiatry, 12(2), 94–104. https://doi.org/10.1080/10673220490447218

3American Psychiatric Association. (2024). Mini DSM-5-TR : Critères diagnostiques. Elsevier Masson.

4Bastarache, A.-L., Marceau, E., St-Onge, J., Didier, O., & Terradas, M. (2024). Traits de personnalité limite en émergence, empathie et comportements intériorisés et extériorisés chez les enfants maltraités. European Journal of Trauma & Dissociation, 8(4), Article 100483. https://doi.org/10.1016/j.ejtd.2024.100483

5Bateman, A. et Fonagy, P. (2019). Mentalisation et trouble de la personnalité limite: Guide pratique. Deboeck Supérieur. 

6Desmarais, L. (2025). La thérapie comportementale dialectique PSY4182 [Présentation PowerPoint]. Université du Québec à Montréal, Département de psychologie.

7Dias Ribeiro Junior, M. (2025). Prévalence des comorbidités physiques et de la multimorbidité dans le trouble de la personnalité limite : facteurs de risque et comparaisons avec la schizophrénie et les témoins sains [Mémoire de maîtrise en sciences biomédicales, option médecine expérimentale]. Université de Montréal. https://doi.org/10.71781/27369

8Leblanc, J.-S., Renaud, S., Wahbi, A., & Cloutier, J. (2011). Attachement insécure/désorganisé et trouble de personnalité limite : peut-on sortir de l’impasse thérapeutique ? Santé mentale au Québec, 36(2), 145–159. https://doi.org/10.7202/1008594ar

9Oumaya, M., Friedman, S., Pham, A., Abou Abdallah, T., Guelfi, J.-D., & Rouillon, F. (2008). Personnalité borderline, automutilations et suicide : revue de la littérature [Borderline personality disorder, self-mutilation and suicide: Literature review (traduction libre)]. L’Encéphale, 34(5), 452–458. https://doi.org/10.1016/j.encep.2007.10.007

10Zanarini, M. C., Frankenburg, F. R., Reich, D. B., & Fitzmaurice, G. (2010). Time to attainment of recovery from borderline personality disorder and stability of recovery: A 10-year prospective follow-up study. American Journal of Psychiatry, 167(6), 663–667. https://doi.org/10.1176/appi.ajp.2009.09081130


Corrigé par Amanda Benoît-Guilbaut, Maude Button et Veronika Marchenko

Révisé par François-Xavier Michaud

Illustration originale par Océane Girard-Pleau