Grandir dans l’ombre d’une absence : le deuil traumatique de l’enfant face au suicide d’un parent

Par Florence Pilote

La mort est sans doute le plus grand mystère qui unit les êtres humains, d’abord parce que nous devons tous vivre avec l’idée qu’un jour nous ne serons plus, mais surtout puisque nous devons tous un jour ou l’autre affronter la mort d’un proche. Le processus de deuil a grandement été étudié dans l’histoire de la psychologie, alors que le deuil traumatique, en particulier chez les enfants endeuillés du suicide d’un parent, demeure un sujet inexploré, voire tabou. Dans le but de redonner une voix et de la dignité à ces enfants qui vivent ou qui ont vécu dans la souffrance et dont la peine a été étouffée par une forme d’omerta entourant le suicide, ce texte présente les épreuves auxquelles sont confrontés ces jeunes.

Une mort traumatique se distingue d’une mort dite naturelle lorsqu’elle survient de façon imprévisible et, la plupart du temps, de manière violente (catastrophes naturelles, meurtres, attentats, etc.)1. Cet événement peut engendrer un trouble de stress post-traumatique (TSPT), qui aura de multiples répercussions chez l’individu. C’est pourquoi il est important d’accompagner les enfants à travers ce deuil qui s’immisce dans leur développement. Selon Hanus, le processus de deuil chez l’enfant se distingue des autres types de deuils par rapport à ces trois caractéristiques2:

– La perte d’un parent survenant durant le développement physique et cognitif de l’enfant et le deuil qui s’ensuit exigent de l’énergie qui, détournée vers la gestion de la douleur, ne peut être pleinement investie dans la croissance du jeune.

– L’enfant est vulnérable et en pleine construction de sa propre identité, ce qui fait qu’il se tourne vers les adultes qui l’entourent pour avoir une référence quant à la réaction à adopter face à cet évènement difficile.

– Des changements environnementaux sont souvent observés à la suite d’un suicide, ce qui fait que l’enfant doit s’adapter à un nouveau logement ou encore à une nouvelle école en plus de devoir cheminer dans son processus de deuil. 

Les réactions et émotions éprouvées lors du deuil traumatique sont, bien entendu, différentes d’un individu à l’autre. Certaines de celles-ci, fréquemment mentionnées dans la littérature, seront présentées dans ce texte. Sous le choc, de nombreux endeuillés ressentent une profonde incompréhension3: ils se demandent pourquoi leur parent les a quittés, s’il les aimait réellement. La conception de la mort à l’âge de six ans commence tout juste à se modifier, mais c’est seulement à la préadolescence que l’individu a une représentation de la mort qui se rapproche de celle d’un adulte4. C’est entre autres pour cette raison que le jeune enfant se réfère à son entourage pour savoir comment réagir dans cette situation qu’il ne comprend pas lui-même.

Puis, rapidement, un sentiment de culpabilité émerge3. L’enfant se demande s’il aurait pu être responsable du geste de son parent. Il peut aussi se questionner quant aux actions qu’il aurait pu entreprendre pour empêcher le décès de celui-ci. Par le fait même, l’estime de soi peut grandement être affectée. Le suicide, dans ce cas, est perçu comme l’échec de ne pas avoir réussi à empêcher le départ de son parent. Cet acte peut également faire douter l’enfant de sa capacité à être aimé : « L’amour de mon parent n’était-il pas suffisant pour le convaincre de rester ? » 

Pendant son cheminement de deuil, il est probable que le jeune ressente de la frustration et de la rancune. Il peut blâmer secrètement son parent de lui faire vivre une telle souffrance, mais aussi de l’obliger à changer d’environnement. En effet, il est fréquent qu’un déménagement survienne à la suite du suicide d’un membre de la famille, soit parce que le lieu évoque de mauvais souvenirs ou parce que le jugement de l’entourage est difficile à supporter et que le sentiment de honte devient insoutenable. De nos jours, même si la société est plus sensibilisée au suicide, cet acte reste tout de même stigmatisé, ce qui fait que l’enfant, en plus de se sentir seul et incompris face à cette épreuve, peut être incapable de trouver des réponses à ses questionnements. Cette sensation de ne pas être entendu conduit alors à des sentiments de solitude et d’isolement. De nombreux enfants vivent le décès de leur parent comme un acte de trahison, comme si celui-ci ne leur avait montré qu’une seule facette de sa vraie personne5

Malgré l’immense souffrance que peut ressentir l’enfant endeuillé par le suicide de son parent, le deuil traumatique peut être surmonté. En étant bien accompagné à travers cette épreuve6, c’est-à-dire en ayant des personnes ressources à qui se confier et à qui faire part de ses questionnements, le jeune peut éventuellement accepter l’absence tout en se sentant apaisé. À ce stade, les émotions négatives comme la culpabilité et la honte s’estompent progressivement pour laisser place à des souvenirs plus doux de son parent.

« Une peine reconnue, ne serait-ce que par le regard, est une peine qui s’atténue5. »

Une manière de parvenir à reconstruire une image plus positive et juste du parent consiste précisément à discuter avec des gens qui ont connu le défunt. Les récits des proches permettent de rendre sa dignité à l’individu qui continue de vivre à travers les souvenirs.


1Brillon, P. (2023, Juin). Mieux comprendre et aider les endeuillés par mort traumatique. Ordre des psychologues du Québec. https://www.ordrepsy.qc.ca/-/mieux-comprendre-et-aider-les-endeuill%C3%A9s-par-mort-traumatique

2Paesmans, C. (2005). Les enfants en deuil par suicide : Approches individuelle et systémique. Études sur la mort, 127(1), 101–115. https://doi.org/10.3917/eslm.127.0101

3Hanus, M. (2005). Les particularités du deuil après suicide. Études sur la mort, 127(1), 49–58. https://doi.org/10.3917/eslm.127.0049

4Romano, H. (2007). L’enfant face à la mort. Études sur la mort, 131(1), 95–114. https://doi.org/10.3917/eslm.131.0095

5Meilleur, C. (2022). La vie inachevée d’une chenille : Survivre au suicide d’un être cher. Éditions Le Dauphin Blanc.

6Centre de prévention du suicide. (n.d.). Accompagner un enfant qui vit un deuil par suicide. Suicide.ca. https://suicide.ca/fr/parlons-suicide/sinformer-sur-le-suicide/accompagner-un-enfant-qui-vit-un-deuil-par-suicide


Corrigé par Véronika Marchenko et Rosalee Bonneau-Harvey

Révisé par  Pénélope Caron

Illustration originale par Regina Roynourry