Par Vincent Morin
Il est 2h du matin et je n’arrive toujours pas à m’endormir. Le timing n’est pas optimal : j’ai un examen demain matin. Comment performerai-je ? Serai-je à la hauteur ? Serai-je trop à l’envers pour fonctionner ? Serai-je la meilleure version de moi-même ? Ce sont ces mêmes questions que je me pose chaque fois que je fais de l’insomnie. Et ces questions, on le sait, elles n’aident pas ma cause.
Je suis pourtant conscient que les circonstances de ma vie des dernières semaines ne sont pas optimales à mon endormissement. J’étudie abusivement pour conserver une cote Z potable, je travaille jour et nuit pour payer mon loyer, je suis toujours en mouvement et je mets dangereusement ma vie sociale en suspens. Bref, j’ai un rythme de vie qui me paraît dommageable, mais je me dis que c’est nécessaire pour atteindre mon idéal.
Dans les dernières années, je me disais que mon corps et mon esprit étaient capables de fonctionner à haute vitesse. Je dormais comme un bébé et la qualité de mon sommeil me donnait suffisamment d’énergie pour le lendemain. Ma réalité a changé et il faut que je trouve une façon de m’adapter, mais c’est plus difficile que je le pensais. Suis-je le seul dans cette situation ?
Avant que le personnage de cette autofiction tombe dans l’addiction des « benzo-dodos », je propose de faire une brève revue de quelques écrits sur le sommeil et sur l’insomnie. Non, il ne sera pas question de la pression du sommeil, des ondes delta ou des noyaux suprachiasmatiques. Au contraire, je propose une approche qui traite du dodo comme une partie de notre humanité, avec toute sa complexité et ses mystères. Pour ce faire, je ne vois pas de meilleure manière de faire qu’en étudiant la phénoménologie du sommeil ou de l’insomnie. Voici deux textes qui ont attiré mon attention.
La phénoménologie du sommeil
David van der Veen et al., 2022
Le premier article est une étude phénoménologique néerlandaise auprès de treize adultes. Les chercheurs se sont intéressés à l’expérience du sommeil sous plusieurs angles. Voici un survol.
Le sommeil comme transition
Un élément capital de cette étude est la nature transitive d’une nuit. Les participants ont tous rapporté que le sommeil les aidait à faire le bilan de la journée qui venait de se terminer et qu’il servait à se préparer au lendemain. Lorsque cette période de transition était mise en péril, les participants disaient notamment qu’il était plus difficile pour eux de se détacher des événements de la journée terminée.
Sentiment de sécurité et routine
Dans cette étude, la routine, les rêves et le confort avaient un rôle névralgique pour se sentir en sécurité durant leur présence dans les bras de Morphée. Ici, la routine représente les habitudes avant, pendant et après le sommeil des participants. Par exemple, le fait d’être en présence d’un partenaire ou non était soulevé. S’habituer à dormir avec quelqu’un est difficile au début, puis cela devient une habitude. A contrario, lorsque les participants étaient habitués à dormir accompagnés, une nuit seule était décrite comme insécurisante. Enfin, le confort était un autre facteur important. Les tensions physiques ou les lieux inconfortables (bruyants, chauds, non ventilés) étaient incompatibles avec une nuit reposante.
L’unicité dans les stades
Pour clore l’analyse de cette étude, cinq stades en lien avec la routine étaient proposés. Le ralentissement des activités, la décision d’aller se coucher, la préparation de la maison pour la nuit, les soins personnels et les activités dans le lit formaient les cinq étapes communes qui avaient lieu chez les participants. Une perturbation de cette routine pouvait nuire au sommeil. Même si certains stades étaient communs à tous, il est à noter qu’il y avait beaucoup de variabilité d’une personne à l’autre; l’accession au monde des rêves est personnelle à chacun.
Même si elle est assez complète, cette étude propose des notions qui paraissent évidentes. Le prochain auteur a une position un peu différente qui contraste avec les approches dominantes.
Le sens de l’insomnie
Copen, 1993
Plutôt que de régler le problème, ce second article vise à comprendre l’insomnie en profondeur pour l’aborder dans son entièreté. L’auteur est un clinicien qui a fait des constatations basées sur dans un programme sur les troubles du sommeil, puis, sans minimiser l’importance des approches neurobiologiques et comportementales, il a étudié l’insomnie d’un point de vue phénoménologique. Plus particulièrement, il a tenté d’explorer le sens, les thèmes et l’essence de l’insomnie. Sa thèse : l’insomniaque ne dort pas, car il est déconnecté de son monde intérieur. En ce qui a trait au sens de l’insomnie. Selon certains, l’impossibilité de dormir donnait du temps pour explorer les projets, les peines et les relations. Pour d’autres, le besoin constant d’être actif était la cause de l’insomnie, comme si le sommeil était une pause obligée, mais non désirée. Cette suractivation nuisait au repos, créant chez les participants de la panique, de la confusion, et, à leur grand désarroi, une diminution de leur productivité. Enfin, certains participants ont rapporté que le manque de sommeil pouvait être tellement difficile que dormir devenait un but dans leur existence.
Pour l’auteur, il est évident que la personne qui ne s’actualise pas continuera à mal dormir. L’état d’éveil non désiré permettrait ainsi de forcer l’individu à se réapproprier leur for intérieur et à explorer certaines questions dans leur vie, telles que des deuils non résolus, de la créativité non exprimée ou des enjeux existentiaux écartés.
De retour à notre insomniaque
Mon insomnie me fâche et me rend insécure. Il m’est inutile de me battre contre elle, car je ne vais que m’assurer de demeurer éveillé. À la place, je vais essayer de l’intégrer, de la comprendre et de remarquer ses côtés positifs. Mes nombreuses heures de plus par jour pour réfléchir ne pourront qu’améliorer ma compréhension de moi-même. Sans essayer de combattre mon manque de sommeil, je vais tenter de m’adapter et de profiter de mes journées au mieux de mes capacités.
Références
Copen, R.G. (1993). A phenomenological investigation of the experience of insomnia. The Humanistic Psychologist. 21(3). 364‑69. https://doi.org/10.1080/08873267.1993.9976929.
David van der Veen, R., Josephsson, S., Satink, T. (2023). The experience of sleep: A descriptive phenomenological study of Dutch adults. Journal of Occupational Science. 30(4). 617‑33. https://doi.org/10.1080/14427591.2022.2132998.
Corrigé par Valérie Caron, Anne-Marie Parenteau et Ariane Pomerleau
Révisé par Florence Grenier
Illustration originale par Fanny Chenail
