Par Florence Grenier
Le manque de psychologues est maintenant un problème bien connu au Québec. L’exode des psychologues du milieu public au milieu privé en inquiète plusieurs et le problème est encore plus important en région : « À l’échelle du Québec, plus de 200 municipalités comptent moins de 1 point de service pour 1000 habitants et quelque 800 d’entre elles n’en ont tout simplement aucun, révèle une analyse du Devoir. »1 La rareté des collègues en région ne facilite pas la pratique pour les psychologues qui pratiquent loin des grands centres.
Pour cet article, j’ai rencontré Alexandra Leblanc, enseignante de psychologie au cégep des Îles-de-la-Madeleine. Alexandra a complété son doctorat en psychologie à l’Université Moncton, en se spécialisant en développement de l’enfant. Pendant son doctorat, elle travaille comme assistante de cours et cela lui donne la piqûre de l’enseignement. Après ses études, elle retourne dans son coin de pays natal : les magnifiques Îles-de-la-Madeleine. Elle est alors engagée comme psychologue scolaire à l’école secondaire de l’archipel. Cependant, à 27 ans, elle sent qu’elle manque d’expérience, et elle n’a pas beaucoup de collègues psychologues à qui se référer. Les futurs psychologues ne sont pas formés pour gérer certaines situations spéciales qui peuvent se produire en région et, sans mentor, la délicatesse de celles-ci semble très difficile. Cette réalité particulière aux psychologues en région sera l’objet de cet article.
Aux Îles, comme dans plusieurs autres petites villes et villages, « tout le monde se connaît ». Cela rend le secret professionnel (si important en psychologie), presque impossible à respecter aussi bien qu’en grande ville, où l’anonymat est populaire. En effet, les risques de croiser un client en région sont beaucoup plus grands que de croiser un client à Montréal. Les clients se connaissent aussi entre eux et cela ajoute un défi au psychologue traitant puisqu’il obtient parfois, sans le vouloir, plusieurs versions de certains événements ou l’opinion d’une personne sur un autre client. Certaines problématiques, normalement simples, deviennent particulièrement compliquées lorsque l’anonymat n’existe pas. Par exemple, Alexandra a déjà géré une situation d’intimidation envers un élève, mais la solution de changer d’école n’existe pas puisqu’il n’y a qu’une école secondaire sur l’archipel des Îles-de-la-Madeleine. Elle ne pouvait donc pas retirer l’élève de cet environnement et a dû travailler sur les relations entre les élèves, ce qui n’est, encore une fois, pas chose facile dans un milieu où tout le monde connaît la réputation de tout le monde.
De plus, l’étiquette de « psychologue » suit le professionnel partout. Étant le ou la seul.e psychologue, la personne devient comme une référence pour sa région complète. Aussi, la limite entre la vie personnelle et professionnelle du psychologue devient difficile. Par exemple, pour Alexandra, il arrivait qu’elle se fasse arrêter à l’épicerie par un parent qui aimerait des nouvelles du suivi de son enfant. Même si le geste se fait avec beaucoup de bonne volonté, le psychologue se retrouve dans une situation difficile à gérer. Bref, une certaine force de caractère est nécessaire pour garder des limites claires, mais cela peut devenir épuisant émotionnellement.
Dans le cas d’Alexandra, plusieurs éléments l’ont conduit à se rediriger vers l’enseignement collégial, mais elle avait tout de même quelques idées de solutions, qui, pour elle, l’auraient aidé à apprécier davantage sa pratique en région :
- Suivre une formation qui propose différentes façons de faire face aux défis de pratiquer comme psychologue en région.
- Permettre de faire l’internat du doctorat en région, afin de faciliter le retour des psychologues en région après leur formation.
- Être en contact avec un.e mentor.e
Bref, même si plusieurs solutions se présentent pour augmenter la quantité de psychologues en région, elles ne sont pas si simples, et surtout, rarement durables. Par exemple, même si on propose la télé pratique, les psychologues des grands centres qui pratiquent en virtuel ne sont pas en train de pratiquer dans les grands centres. Les conséquences sont semblables quand on parle de psychologues qui feraient quelques jours par semaine en région et quelques jours par semaine dans les grandes villes. En fait, si on transfère un psychologue à des clients en région, il doit abandonner, ou laisser de côté momentanément ses clients pour combler un manque ailleurs, créant ainsi un manque où il était précédemment.
Restons à l’affût des modifications dans les services de santé mentale à travers le Québec et espérons que certaines solutions seront réalisables.
Un merci spécial à Alexandra Leblanc pour son authenticité et sa générosité !
Références
Carabin, F. et Croteau, L., (2023, 8 mai), Où sont les psychologues au Québec?, Le Devoir, https://www.ledevoir.com/societe/sante/790591/sante-mentale-les-psychologues-peinent-a-repondre-a-la-demande-en-region
Corrigé par Anne-Marie Parenteau, Rosalie Villeneuve et Ariane Pomerleau
Révisé par Ariane Chouinard
Illustration originale par Fanny Chenail
