Par Xavier Paradis
Voici une situation qui m’arrive de temps à autre quand je retourne à pied chez moi le soir à Montréal lorsqu’il neige et qu’il fait froid. Depuis le trottoir, il m’arrive fréquemment de regarder par les fenêtres illuminées des logements pour observer ce qui s’y trame. La chaleur qui semble se dégager des lumières jaunâtres des lampes de salon, l’apparente douceur de la doudou dans laquelle une femme lisant au bord de la fenêtre est emmitouflée. Ma gorge se réchauffe à la vue de la vive teinte rouge du vin qu’elle porte à ses lèvres et un sourire béat se dresse sur mon visage parce que je sais que je m’en vais vivre cette identique et confortable paix chez moi. Le sentiment que j’éprouve à la vue de cette scène me ramène à la nuit de Noël de mes 5 ans, le ventre bien tendu, rempli de biscuits, la chaleur de la chaumière de ma grand-mère, l’odeur du sapin et la vue de tous les cadeaux. Lorsque j’arrive chez moi, cependant, et que je m’installe au bord de ma fenêtre dans ma couverture, le divan me semble dur, la vue des mêmes quatre murs de mon appartement d’étudiant me semble insupportable et un courriel suffit à me rappeler l’échéancier imminent d’un travail que j’avais prévu faire plus tard.
Quand je repense à ma vie d’adulte, rares sont les moments où je me suis senti complètement confortable. Il y a des factures à payer, des projets à mener à bien et on doit se lever chaque matin pour gagner notre croûte. Il n’y a pas de répit réel dans la vie adulte, à part pour certains chanceux héritiers. Donc, il n’y a pas lieu de croire que la lectrice au bord de sa fenêtre avec son verre de vin se sentait plus confortable que moi ce soir-là, malgré le fait qu’elle en avait l’air. Mais pourquoi en avait-elle l’air? Pourquoi ai-je prêté à cette femme un sentiment qui m’est étranger lorsque je me retrouve dans la même situation qu’elle?
Le courant cognitiviste en psychologie défend l’idée que ce ne sont pas les événements qui causent les émotions, mais bien les pensées et les perceptions des humains. Selon les cognitivistes, les émotions dysfonctionnelles sont causées par des pensées irréalistes, c’est-à-dire des prémisses erronées à propos de soi, des autres et du futur, qui entraînent chez l’individu des raisonnements en décalage avec la réalité. Si on troque nos pensées irréalistes pour des pensées réalistes, on devrait vivre des émotions qui sont fonctionnelles.
Dans un article que j’ai écrit en octobre, je mentionne certaines statistiques à propos de l’anxiété. Je me pose la question suivante à propos de ces sondages : est-ce qu’on est plus anxieux qu’avant en tant que société, ou est-ce qu’on aurait une tendance généralisée à croire qu’on pourrait se sentir mieux? Il se pourrait que plus de gens qu’avant aient la croyance irréaliste qu’il est possible pour un être humain d’atteindre un confort total et relativement permanent, et que les résultats accablants des sondages soient en lien avec les attentes irréalistes des répondants par rapport à la vie. Cette tendance pourrait s’expliquer par deux choses.
Premièrement, ce sentiment de confort total ne sort probablement pas de nulle part. On a tous des souvenirs de moments parfaits dans nos vies et des émotions qui les accompagnent. Mais le temps érode les souvenirs1, si bien que mon seul souvenir du Noël de mes cinq ans pourrait être le sapin et mon profond sentiment de confort, et que mon frère, avec qui j’ai vécu cette soirée côte à côte, ne pourrait se rappeler que de l’engueulade entre mon père et mon oncle. Parfois, on ne se rappelle que du positif, et c’est peut-être de ces souvenirs déformés que provient la croyance qu’il existe en ce monde pour l’humain un état de confort total.
Deuxièmement, j’observe chez moi et les gens qui m’entourent une tendance à idéaliser et simplifier l’idée qu’on se fait de la façon dont les autres vivent leurs vies, leurs difficultés et leurs parcours. Les influenceurs font fortune en publiant pour leurs abonnés des bribes de leur vie, en prenant soin d’afficher une image de bonheur et de confort total, et les gens consomment leur contenu. À la manière dont j’ai associé un sentiment de confort à la femme qui lisait au bord de sa fenêtre dans une nuit enneigée, les gens projettent leurs sentiments idéalisés sur la vie de ces personnes, alors qu’en réalité, elles n’étaient probablement pas totalement confortables lors de la prise de leurs photos. Le fait que les réseaux sociaux font partie intégrante de la vie moderne brouille la frontière entre réalité et fiction, et peut nous amener à entretenir des pensées irréalistes à propos du confort, notamment2.
Ne pouvant atteindre ce confort, certains souffrent plus que ce qu’ils ne devraient. Si on applique la logique cognitiviste, le simple fait d’accepter qu’il n’existe pas d’état de confort total pour l’humain devrait nous aider à vivre de façon plus adaptée. Mais serait-il possible que le monde réel ne soit tout simplement pas assez pour combler les besoins émotifs des êtres humains? De l’antiquité à l’époque contemporaine, les humains ont toujours créé et consommé des œuvres de fiction. Les histoires fictives transportent souvent notre esprit loin de la réalité du monde, mais elles arrivent tout de même à nous faire vivre la réalité émotionnelle pure de l’expérience humaine. Le réconfort qu’on retrouve quand les gentils gagnent contre les méchants dans les films, au même titre que celui que l’on ressent lorsqu’on se rappelle un souvenir que l’on idéalise, c’est peut-être un exutoire nécessaire à l’humain pour pouvoir endurer la dure réalité de sa condition de mortel.
Concernant le confort, je crois qu’il est important de savoir au fond que la réalité de la vie est profondément anxiogène, et que c’est normal de ne pas être totalement bien tout le temps. Cependant, je vais continuer à regarder par les fenêtres en hiver, et je prendrai des détours avant de rentrer chez moi quand je serai triste, parce que le confort total se trouve dans l’imaginaire.
Références
(1) Eustache, F. (2022, juin 27). « Un souvenir n’est pas simplement dire je me souviens ». Pour la science, https://www.pourlascience.fr/sr/entretien/un-souvenir-n-est-pas-simplement-dire-je-me-souviens-23960.php
(2) Frédérique, P., Mazoyer, A. & Marjorie, R. (2014). Enjeux psychiques du virtuel à l’adolescence. Bulletin de psychologie, 534, 467-485. https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.3917/bupsy.534.0467
Corrigé par Anne-Marie Parenteau, Rosalie Villeneuve et Ariane Pomerleau
Révisé par Florence Grenier
Illustration originale par Laurie-Anne Vidori
