Par Vincent Morin
Cet article est adapté d’un travail de session.
Eh ! qu’est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de tout un jour ? Qu’est-ce que les angoisses de cette journée irréparable, qui s’écoule si lentement et si vite ? Qu’est-ce que cette échelle de tortures qui aboutit à l’échafaud ?
(Hugo, 1829, p.208)
Analysé à la lumière des théories modernes éprouvées sur le deuil, comment comprendre ce témoignage douloureux d’un condamné à mort que Victor Hugo illustrait dans son roman Le Dernier Jour d’un Condamné ? Cet article aborde les réalités du condamné et les compare avec les connaissances actuelles du XXIe siècle. Ultimement, on tente de répondre à la question suivante : quelle est la place du roman Le Dernier Jour d’un Condamné dans la psychologie moderne de la mort ?
Contexte
Écrit en 1829 par Victor Hugo, un des chefs de file du mouvement littéraire romantique, Le Dernier Jour d’un Condamné avait été écrit avant tout comme un plaidoyer contre la peine de mort. Ce court roman écrit au je raconte le vécu d’un homme, à peu près sans histoire, qui attend en prison de recevoir la peine capitale. L’histoire commence au moment où l’on apprend sa condamnation. Dans un journal, il décrit ses états d’esprit et ses réflexions pendant les six semaines qui précèdent sa mise à mort. Le roman est composé de moments descriptifs et informatifs, de moments rétrospectifs de la vie du personnage et de réflexions personnelles du détenu. Dans tous les cas, tout.e lecteur.trice ressent une lourdeur persistante créée par un ton littéraire empreint de l’omniprésence de la mort imminente. Historiquement, ce roman est très riche pour plusieurs raisons. Entre autres, c’est le premier à décrire l’agonie et la détresse psychologique à la première personne. Selon certains critiques, cette œuvre va demeurer intemporelle grâce à la richesse de la description du vécu douloureux et le ton utilisé qui vient rejoindre toute personne vivante 1.
Comparaison avec les connaissances actuelles
Emmanuelle Zech est professeure à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université catholique de Louvain. En 2013, elle a publié Psychologie du deuil, impact et processus d’adaptation au décès d’un proche. Dans ce livre, un chapitre décrit bien les réactions documentées en lien avec le deuil. Cet ouvrage se servira d’ancrage théorique pour répondre à notre question initiale quant à la validité du Dernier Jour d’un Condamné. Voici un survol, résumé au plus court, de son ouvrage.
Le deuil peut susciter des réactions dans toutes les sphères de la vie. Au niveau affectif, on peut voir un choc, des symptômes dépressifs, un détachement des autres, de la culpabilité et des regrets, de l’anhédonie et du désespoir. Chez certains, il peut y avoir des manifestations de colère ou d’hostilité. Zech note que des sentiments positifs contradictoires peuvent parfois avoir lieu et qu’il y a souvent une alternance entre les moments difficiles et les moments plus légers. Au niveau comportemental et physiologique, plusieurs symptômes sont fréquents. Agitation, désorganisation, pleurs, somatisation et susceptibilité aux maladies représentent quelques-uns de ces symptômes. Sur le plan cognitif, il peut y avoir de la confusion ou de la distractibilité, des images intrusives ou de l’évitement expérientiel.
Similitudes
Malgré le fait que Zech décrit les réactions de deuil d’une personne proche, des parallèles sont tout de même possibles entre l’expérience décrite par l’autrice et le vécu du condamné dans Le Dernier Jour d’un Condamné de Victor Hugo. D’ailleurs, Elizabeth Kübler-Ross a développé sa fameuse théorie (les cinq stades de deuil) selon la perspective des personnes en fin de vie 2. Ainsi, il est possible d’avancer que l’expérience des personnes qui vont mourir rejoint celle des personnes qui vivent le deuil d’un proche. La principale différence étant que le condamné fait un deuil de lui-même, alors que la personne endeuillée fait le deuil d’une relation. Dans ces deux cas, il s’agit de deuils significatifs.
Une réaction affective décrite par Zech qui revient souvent chez le condamné est la peur ou l’angoisse. Dès le chapitre I, la certitude de la mort vient le hanter jusque dans son sommeil. Au chapitre IX, lors de l’écriture de son testament, il semble anxieux par rapport à ce qu’il va laisser comme legs à sa femme et sa fille. Au chapitre XX, le condamné angoisse dans sa cellule à cause de son état de « proie ». Au chapitre XXVII, il parle, avec peur, de l’atrocité de la guillotine : « Ils disent que ce n’est rien, qu’on ne souffre pas, que c’est une fin douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée […] Y a-t-il des morts de leur façon qui soient venues les remercier et leur dire : C’est bien inventé. » (p.207).
Ensuite, la dépression est un sentiment très fort pour le condamné. À chaque page de son récit, le condamné est incapable de témoigner ne serait-ce qu’un peu de positif, ce qui crée une impression globalement sombre et déprimante. Hormis lorsqu’il parle de son vécu avant sa condamnation, tous les passages sont tristes. Voici un passage qui donne un aperçu de la lourdeur du texte : « Ô ma pauvre petite fille ! encore six heures, et je serai mort ! je serai quelque chose d’immonde qui traînera sur la table froide des amphithéâtres ; une tête qu’on moulera d’un côté, un tronc qu’on disséquera de l’autre ; puis de ce qui restera, on en mettra plein une bière, et le tout ira à Clamart. » (p.159).
Même sur le plan somatique, le condamné ressent plusieurs symptômes, à un point tel qu’il se retrouve à la clinique à cause de ses symptômes physiques.
La colère et l’hostilité ont lieu à un seul moment. C’est lorsque le protagoniste partage une cellule avec un autre condamné, quelques heures avant sa peine : « Ce vieux scélérat, il m’a pris ma redingote, car je ne la lui ai pas donnée, et puis il m’a laissé cette guenille, sa veste infâme. De qui vais-je avoir l’air ? […] Je me sens le cœur plein de rage et d’amertume. Je crois que la poche au fiel a crevé. La mort rend méchant. »
Différences
Selon Zech, on peut s’attendre à beaucoup de changements cognitifs chez les personnes endeuillées. À ce niveau, Le Dernier Jour d’un Condamné n’est pas représentatif des théories. Contrairement aux déficits organisationnels et mémoriels attendus, le prisonnier est capable d’écrire un roman qui sera lu et admiré plus de deux cents ans plus tard. En outre, le protagoniste n’insère aucun sentiment positif. Il se noie dans son malheur et aucune bouée n’est visible, ce qui s’éloigne du texte de Zech où on décrit une alternance entre les moments lourds et les moments plus légers. Ce manque de justesse témoigne de la vision monochromatique que Victor Hugo avait de la fin de vie en contexte de peine capitale.
Conclusion
Il est possible de dire que Le Dernier Jour d’un Condamné n’est pas complètement représentatif du vécu d’un condamné à mort, mais que sa lecture donne un bon aperçu avec toutes les nuances qui s’imposent. Il faut rappeler que ce livre était surtout pour dénoncer l’atrocité de la peine capitale. Autrement dit, le roman de Victor Hugo est un bon point de départ littéraire pour imaginer la détresse et l’intensité que peut engendrer l’attente d’une mort anticipée. Cependant, pour une compréhension holistique, le lecteur doit diversifier et moderniser ses sources.
Références
(1) Borderie, Roger. (2000) Préface de Le Dernier Jour d’un Condamné (Édition de Roger Borderie). Gallimard.
(2) Kübler-Ross, E. (1970). On death and dying. Collier Books/Macmillan Publishing Co.
Hugo, Victor. (1829). Le Dernier Jour d’un Condamné. Charles Gosselin, libraire; Hector Bossange, libraire (Paris).
Zech, E. (2013). Psychologie du deuil, Impact et processus d’adaptation au décès d’un proche, Mardaga.
Corrigé par Anne-Marie Parenteau, Megan Racine et Ariane Pomerleau
Révisé par Florence Grenier
Illustration originale par Denitsa Marinova
