Par Justine Fortier
Bien souvent dichotomisées, les sciences humaines et naturelles entretiennent un rapport au monde foncièrement différent, mais pourtant compatible. Il sera ainsi abordé les liens qu’il est possible de tracer entre l’attitude phénoménologique, la physique quantique et la place du récit en psychothérapie.
Développée en réponse au paradigme positiviste prédominant à son époque, la phénoménologie telle qu’élaborée par Edmund Husserl vise à revaloriser l’expérience subjective de l’individu par l’exploration méthodique de sa conscience1. Critiquant le clivage sujet-objet opéré par les approches scientifiques préconisant la recherche de vérités objectives par la distanciation du sujet, la phénoménologie s’intéresse plutôt à la manière dont les actes de pensées apparaissent à la conscience et au sens qui leur est donné2.
En insistant tout d’abord sur l’intentionnalité que présuppose tout acte de pensée, c’est-à-dire à l’orientation inhérente de la conscience vers un objet donné, Husserl remet en cause la validité d’une objectivité « pure ». En effet, toute observation d’un phénomène se réalise selon une perspective spécifique elle-même socialement et historiquement située. Il en vient dès lors impossible de prétendre à une réalité affranchie de toute subjectivité. Pour remédier à cette impasse, le philosophe développe le processus de réduction phénoménologique visant à reconduire le phénomène à son état pur par la prise de conscience de notre intentionnalité vis-à-vis l’objet3. Opposée à l’attitude naturelle et objectivante privilégiée par les sciences de la nature, l’attitude phénoménologique se comprend plutôt comme une posture de rencontre marquée par la mise à distance de nos a priori4. De ce fait, en suspendant notre jugement de manière à détourner notre regard du monde extérieur et en s’efforçant de décrire les contenus de la conscience tels qu’ils nous apparaissent, il devient alors possible de revenir au monde de la vie et d’être présent.e à soi.
De plus, le philosophe introduit la notion d’intersubjectivité transcendantale afin de décrire le processus à l’œuvre dans la rencontre à l’autre, rapport marqué par un partage partiel entre subjectivités individuelles5. Celle-ci passe par la reconnaissance de l’altérité, soit par la considération de la réalité de l’autre comme différente de la nôtre et donc forcément insaisissable à notre compréhension dans son intégralité. En adoptant une telle attitude, il devient alors possible d’établir un espace d’accueil intersubjectif permettant l’émergence d’un dialogue.
De manière analogue, la physique quantique s’oppose également au dualisme sujet-objet en démontrant l’influence exercée par l’observateur.rice quant à la prise de mesure de son objet d’analyse6. Se rapportant à l’étude du comportement des particules à l’échelle microscopique, la physique quantique postule la présence d’états superposés conférant aux objets quantiques la faculté d’exister simultanément dans plusieurs états ou positions7. Le comportement d’une particule est alors décrit par une fonction d’onde représentant la probabilité de la retrouver dans ses états différenciés à un moment donné. Finalement, la prise de mesure de l’objet quantique entraîne la réduction du paquet d’ondes, soit la dégradation de sa pluralité d’états à un seul état déterminé8. La fixation de la particule à une position unique s’effectue donc par l’interaction qu’elle a avec son environnement et son observateur.rice.
En l’occurrence, bien que distincts, les deux phénomènes illustrent comment le rapport dynamique unissant le sujet à son objet modifie la lecture qu’en fera le sujet9, que ce soit par l’intentionnalité précédant l’acte de conscience ou par l’effondrement de la fonction d’ondes subséquente à la prise de mesure. Cependant, alors qu’en physique, l’appareil de mesure permet de déterminer l’état dans lequel se trouve l’objet quantique observé, son évaluation peut s’avérer plus ardue en ce qui a trait à l’analyse des contenus de conscience. Il est néanmoins possible d’envisager le récit en psychothérapie comme un vecteur potentiel de cette transmission de connaissances, lui-même permettant d’offrir un regard unique vers la réalité complexe d’un individu.
La séance de thérapie peut donc agir à titre de prise de mesure sur une réalité particulière d’un événement, d’un ressenti ou d’une réflexion elle-même modifiée par le contexte qui la précède. Permettant une certaine dissociation entre la personne et la situation, le récit qui en émerge se raconte selon plusieurs perspectives dont la nature et l’activation relative peuvent diverger de celles qui avaient précédemment été vécues. Partiellement distancé de l’événement, le sujet peut alors plus aisément suspendre ses préjugés, faire apparaître des composantes de son ressenti qu’il avait jusque-là omises ou réprimées et modifier la réalité construite à partir de son expérience subjective. Dès lors, chaque récit permet d’offrir un regard unique sur la conception qu’a un individu d’un élément de son vécu et peut mener à l’émergence de perspectives précédemment ignorées par celui-ci.
Conséquemment, la version qui en sera faite dépendra nécessairement de son contexte et de la manière dont il sera reçu par son auditeur.rice, soit l’intervenant.e. Le récit apparaît alors comme une co-construction entre le sujet et son observateur.rice10 qu’il serait possible d’assimiler métaphoriquement à la physique quantique. Comparable à la réduction du paquet d’ondes que provoque la prise de mesure d’un objet quantique, le récit se présente comme une représentation spécifique et définie d’une expérience complexe et subjective.
Ainsi, à l’instar du principe de superposition quantique, toute situation affective se définit par la pluralité d’états psychiques représentant des conceptions spécifiques d’une même réalité. Pouvant être de nature divergente, ces différentes perspectives s’assemblent de manière à former un portrait complexe de la situation et s’ajoutent alors à la réalité factuelle de cette dernière.
Le récit effectué de la situation en question est ainsi influencé par diverses variables internes et externes au sujet évoluant au cours du temps et favorisant l’émergence d’une conception particulière de sa réalité. Notamment, la temporalité, l’environnement, les facteurs dispositionnels, l’état mental et les schémas activés précédant la narration de l’événement sont tous des facteurs ayant une incidence sur la version qui sera rapportée. De par l’intersubjectivité qu’implique un tel partage, la narration de l’événement dépendra également de l’espace avec lequel sera accueilli ses propos, de la nature de la relation établie entre le.a narrateur.rice et son auditoire, des rétroactions verbales et non verbales de celui-ci ainsi que de la disponibilité de l’auditeur.rice à recevoir l’information donnée. De ce fait, alors que le vécu propre à la situation se présente sous la forme d’états superposés tributaires du ressenti intérieur du sujet à différents moments de son parcours, le récit qui est réalisé par la suite apparaît plutôt comme une co-création entre l’individu et son auditoire à un moment spécifique de son histoire.
Par exemple, un individu pourrait posséder des attitudes dissonantes concernant un conflit qu’il a vécu avec un membre de sa famille. Alors qu’il avait éprouvé beaucoup de colère et émis des propos offensants à l’endroit de son parent lors de leur dispute, son émotion s’était par la suite estompée au profit d’un sentiment de culpabilité. Également, les paroles tenues par son proche avaient profondément blessé la personne et l’avaient plongée dans la rumination de ses pensées négatives. Celle-ci avait mal dormi puisqu’elle n’avait cessé de se remémorer les souvenirs de telles querelles où, enfant, elle devait alors aller en pénitence dans sa chambre jusqu’à ce qu’elle arrête de pleurer. Le lendemain, le récit qu’elle effectuera de sa dispute de la veille sera notamment influencé par sa fatigue, par les différents affects que lui aura procuré la situation, par les représentations mentales qu’elle aura activées et par la manière dont sera accueillie son histoire.
En somme, en paramétrant les prises de mesures de façon à ce qu’elles prennent compte des diverses perspectives cohérentes pour l’individu, il lui devient alors possible d’intégrer ces nouvelles informations au sein de son système, d’actualiser sa perception de soi et de se réapproprier le sens donné à son expérience.
Références
(1) Guité-Verret, A. et Lavoie, D. (2023). La phénoménologie et l’herméneutique. PSY4191 [Présentation PowerPoint]. Université du Québec à Montréal, Département de psychologie.
(2) Ibid
(3) Husserl, E. (1953). Méditations cartésiennes (traduit par G. Peiffer et E. Levinas). Librairie philosophique J. Vrin.
(4) Guité-Verret, A. et Lavoie, D. (2023). La phénoménologie et l’herméneutique. PSY4191 [Présentation PowerPoint]. Université du Québec à Montréal, Département de psychologie.
(5) Schnell, A. (2013). IV. La question de l’intersubjectivité. En voie du réel, 109-138.
(6) Valcke, L. (1974). Le monisme épistémologique de la science contemporaine. Philosophiques, 1(2), 3–13. https://doi.org/10.7202/203010ar
(7) Université de Waterloo. (2021). Physique quantique 101. Institut d’informatique quantique.
(8) Blais, A. (2014). Mécanique quantique II PHQ-430 [Notes de cours]. Université de Sherbrooke, Département de physique.
(9) French, S. (2002). A phenomenological solution to the measurement problem? Husserl and the foundations of quantum mechanics, Studies in History and Philosophy of Modern Physics, 33(3), 467-491.
(10) Kohler Riessman, C. (2008). Narrative Methods for the Human Sciences. SAGE Publications.
Corrigé par Gabrielle Johnson, Anne-Marie Parenteau et Mélanie Picard
Révisé par Ariane Chouinard
Illustration originale par Denitsa Marinova
