Complexification du monde et anxiété
Par Xavier Paradis
Le monde va mal : la guerre fait rage en Ukraine, l’Afghanistan est de nouveau dirigé par les Talibans, le réchauffement planétaire se poursuit. Plus près de nous, il y a l’inflation, la crise du logement et les feux de forêt de cet été. Il y a, à notre époque, énormément de raisons de s’inquiéter.
63% des Canadiens de 16 à 27 ans se disent stressés par les conséquences des changements climatiques, 57% des jeunes disent avoir traversé des périodes d’anxiété dans la dernière année et 48% ont vécu une dépression importante ou des moments de dépression1. Pourtant, pour la plupart des gens au Québec, chaque jour n’est pas un combat entre la vie et la mort. Les droits individuels sont généralement respectés par les autorités et le système d’éducation, avec son offre de prêts et bourses, permet aux gens des milieux défavorisés d’étudier et ainsi améliorer leurs perspectives de carrière. Le monde va mal, mais individuellement et en général au Québec, les politiques offrent aux habitants de bons moyens pour vivre une vie confortable et dont ils sont maîtres. Donc, pourquoi y a-t-il autant d’anxiété?
Les réponses à cette question sont certainement multiples et difficiles à cerner avec certitude, mais voici une piste de réflexion sur l’une des causes probables de ce mal être qui semble se généraliser. Se pourrait-il que le sentiment d’anxiété qui se propage chez les gens provienne au moins en partie de la perte des sentiments d’autonomie, de compétence et d’appartenance dans un monde en évolution plus rapide que jamais et toujours de plus en plus complexe ? Se pourrait-il que les gens se sentent aliénés dans un monde qui semble leur échapper ?
En 1950, 10 ans avant l’époque de la Révolution tranquille et de la révolution sexuelle, l’ONU estimait qu’il y avait 2,6 Milliards d’êtres humains sur Terre2. Aujourd’hui, nous sommes 8 milliards3. Il faut donc nourrir, gérer et fabriquer du matériel pour 5,4 milliards de personnes de plus qu’à l’époque. Pour répondre à ces besoins, plus de ressources doivent être exploitées. Les pays contribuent donc ensemble à des chaînes d’approvisionnement hautement complexes pour améliorer leur économie respective, mais aussi pour créer des alliances ou avoir une emprise sur l’économie d’autres pays, et cela toujours dans le but d’avoir des leviers lors de négociations politiques. Par exemple, il n’y a pas si longtemps, la Chine annonçait des restrictions sur ses exportations de gallium et de germanium, métaux essentiels pour la production d’une foule de matériel technologique. La Chine produit 94% du gallium et 83% du germanium à l’échelle mondiale, ce qui signifie qu’elle a une emprise considérable sur la production de matériel électronique sur Terre4. Cette mondialisation de l’économie et la complexification des chaînes d’approvisionnement rendent les décisions politiques locales au sujet de l’économie plus complexes. Par exemple, l’arrêt de la production d’un quelconque produit ici pourrait impacter l’économie d’un autre pays, qui lui pourrait ensuite potentiellement répliquer avec des représailles économiques sur un produit dont nous sommes dépendants. Donc, dans une économie mondialisée, seuls les gens détenant le pouvoir politique, ou ceux qui se donnent la peine d’étudier les relations d’interdépendances entre les pays, possèdent les outils pour évaluer l’impact des décisions. Le sentiment de compétence du citoyen moyen est fort probablement très bas, car il ne pourrait jamais se prononcer de façon éduquée sur une décision économique du gouvernement puisqu’il n’a pas l’information nécessaire pour en évaluer l’impact réel.
Ensuite, les manifestations contre le capitalisme et autres insatisfactions que les gens peuvent avoir quant au fonctionnement de notre système laissent penser que les jeunes et les gens en général veulent changer le monde avec de grands mouvements populaires, comme lors de la révolution tranquille par exemple. Cependant, malgré des mouvements parfois d’une ampleur impressionnante comme la manifestation pour le climat à Montréal en 20195, les choses ne changent pas. Les subventions gouvernementales allouées à l’industrie des sables bitumineux ont même atteint 51,5 Milliards en 20226. Le sentiment d’autonomie de la population, le sentiment qu’ils peuvent poser des actions qui porteront fruit, diminue. Sur le site internet Rage climatique par exemple, il est inscrit « qu’il est devenu inévitable de faire monter la pression d’un cran » dans la lutte aux changements climatiques et que « les responsables de ce massacre […] ont des noms et des adresses »7. Certains s’enragent, d’autres abandonnent.
En 1960, le taux de participation au vote d’élection générale au Québec était de 81,66% comparativement à 66,15% en 20228. Les gens souhaitent de moins en moins participer au système politique parce qu’ils ont le sentiment que le gouvernement ne les écoute pas et qu’ils ne connaissent rien à la politique. Les gens se tournent vers l’individualité et se détachent des grands projets de société puisqu’ils semblent maintenant être voués à l’échec. La baisse du taux de participation au vote électoral pourrait être logiquement associée à une perte du sentiment d’appartenance de la population à la société, qui serait le résultat de la perte du sentiment de compétence et du sentiment d’autonomie du peuple.
En conclusion, la géopolitique s’est trop complexifiée pour que le citoyen moyen puisse d’emblée saisir l’impact des politiques qu’il souhaiterait qu’on implante. Cette perte de compétence à comprendre l’étendue des enjeux affecte l’écoute des politiciens pour les revendications des citoyens, ce qui laisse le peuple avec le sentiment de ne pas pouvoir intervenir dans la gouvernance du pays, ce qui diminue son sentiment d’autonomie. De tout cela découle une apathie, une diminution de la participation au vote, une diminution du sentiment d’appartenance au peuple. À une époque où le monde fait face à des défis existentiels qui ne peuvent qu’être réglés par des changements drastiques et collectifs, être relégué au rang d’observateur impuissant devant la déchéance du monde pourrait faire partie des causes d’une anxiété généralisée dans la population.
Références
(1) Fournier, M-E. (2023, 28 septembre). Jeunesse rime avec écoanxiété et inquiétude financière. La Presse. https://www.lapresse.ca/affaires/chroniques/2023-09-28/jeunesse-rime-avec-ecoanxiete-et-inquietude-financiere.php
(2) (2022). Population. Nations Unies. https://www.un.org/fr/global-issues/population#:~:text=En%201950%2C%20soit%20cinq%20ans,2%2C6%20milliards%20de%20personnes.
(3) Ibid
(4) Agence France Presse. (2023, 1 août). La Chine restreint les exportations de deux métaux indispensables aux semi-conducteurs. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/economie/795482/la-chine-restreint-les-exportations-de-deux-metaux-indispensables-aux-semi-conducteurs
(5) Balliargeon, S. et Shields, A. (2019, 27 septembre). Marée humaine pour le climat dans les rues de Montréal. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/environnement/563610/journee-de-greve-pour-le-climat
(6) Shields, A. (2023, 24 août). 38 milliards $US de subventions aux énergies fossiles au Canada en 2022. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/environnement/796784/38-milliards-us-de-subventions-aux-energies-fossiles-au-canada-en-2022
(7) (2023). Semaine de la rage climatique!. Rage climatique. https://www.rageclimatique.org/semaine-rage
(8) (2023). Historique du taux de participation électorale. Élections Québec. https://www.electionsquebec.qc.ca/resultats-et-statistiques/historique-du-taux-de-participation-electorale/
Corrigé par Gabrielle Johnson, Anne-Marie Parenteau et Mélanie Picard
Révisé par Ariane Chouinard
Illustration originale par Mariam Ag Bazet (@marapaname)
