Par Audrey-Rose Turgeon
Qui ne s’est pas déjà senti ennuyé.e ou déprimé.e en ayant l’impression que sa vie ne menait nulle part? Nous avons tous besoin de sens, d’un but quelconque pour se sentir motivé.e à avancer. Trouver un sens aux événements de sa vie et avoir de l’espoir en ce que l’avenir réserve permet de naviguer à travers les inévitables difficultés et déceptions avec moins de friction.
Maintenant, de façon plus extrême, imaginez un instant que du jour au lendemain, vous vous retrouvez arraché.e à votre vie, dépouillé.e de tous vos biens et de votre dignité, coupé.e de tout contact avec les gens que vous aimez, vivant dans la faim, le froid et la peur constante d’être brutalisé.e ou exécuté.e, sans avoir la moindre idée de la durée de cette situation. Comment arriveriez-vous à croire que la vie vaut la peine d’être vécue?
C’est la question sur laquelle s’est penché le Dr. Viktor Frankl, éminent psychiatre ayant vécu l’horreur des camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale en tant que prisonnier : qu’est-ce qui distingue ces personnes qui sont parvenues à croire que la vie valait la peine d’être vécue pendant toute la durée de leur incarcération, malgré les conditions de vie atroces et le manque apparent d’espoir de s’en sortir, alors que plusieurs sont volontairement allés trouver la mort, incapables de faire face à cette réalité? Les observations du Dr. Frankl sont à l’origine d’une approche thérapeutique dont il est le fondateur, la logothérapie, qui repose sur le principe fondamental que l’être humain a un besoin intrinsèque de trouver un sens à sa vie. Celui-ci a réalisé que, bien souvent, malgré les conditions de travail extrêmement exigeantes physiquement et la privation alimentaire, les prisonniers qui avaient dédié leur vie à des activités intellectuelles et qui possédaient donc souvent une vie spirituelle intérieure plus riche s’en tiraient mieux que ceux qui étaient de complexion plus robuste au détriment du développement de leur psyché.
Bien sûr, nul besoin de vivre une situation aussi extrême que celle de l’Holocauste pour se sentir déboussolé par rapport à la direction de son existence. Le Dr. Frankl mentionne lui-même que tout sentiment de perte de sens est valide et que la logothérapie est applicable à toute situation.
Un concept clé de l’approche logothérapeutique est la création de sens. Il est inutile d’essayer de trouver le sens global de la vie, car cette dernière revêt une signification différente pour chaque personne. Il incombe plutôt à chacun de choisir comment il souhaite interpréter cette quête en réfléchissant à ses valeurs, à ses aspirations et à ses objectifs, et ainsi créer son propre sens.
Vous noterez probablement certaines similarités avec l’humanisme, les deux partageant des valeurs centrées sur le bien-être de l’individu. Cependant, il est à noter que l’approche humaniste propose un modèle thérapeutique axé sur la croissance personnelle, alors que l’approche logothérapeutique se concentre sur la recherche de sens.
Frankl énonce trois voies par lesquelles il est envisageable de passer afin de résoudre cette quête de sens :
La voie de l’accomplissement
La première voie consiste en la réalisation ou en la contribution à un projet, une œuvre ou une bonne action, donc toute chose que l’on apporte au monde et à ceux qui nous entourent, et qui nous inspire à créer, expérimenter, se développer, devenir une meilleure version de nous-mêmes, que ce soit un repas cuisiné pour sa famille ou faire du bénévolat auprès de personnes vulnérables.
La voie de l’amour
La deuxième façon de trouver du sens est en faisant l’expérimentation de la bonté et de la beauté. En d’autres mots, en profitant pleinement de tout ce que la vie nous donne, ce pour quoi nous n’avons pas eu à travailler. Ceci inclut l’amour que vous et vos proches vous portez mutuellement, mais également l’appréciation d’un paysage ou d’une œuvre, par exemple. Cependant, une certaine conscience et sensibilité sont requises pour arriver à profiter pleinement de ces expériences. C’est pourquoi il est nécessaire d’être présent et reconnaissant envers celles-ci, afin qu’elles ajoutent du sens à notre vie.
La voie de la souffrance
La troisième voie consiste à trouver un sens à sa souffrance, car celle-ci est inévitable et ne devient tolérable que si l’on parvient à lui trouver un sens. Un exemple assez marquant est donné par le Dr. Frankl dans son livre Découvrir un sens à sa vie. Celui-ci explique comment le taux de mortalité a énormément augmenté dans les camps pendant la période qui succédait à Noël, car plusieurs prisonniers s’accrochaient à l’idée qu’ils pourraient rentrer chez eux à temps pour la célébration. S’ils continuaient d’endurer leurs souffrances et n’abandonnaient pas, cela leur permettrait de célébrer le temps des Fêtes avec leur famille. En se rendant bien compte, plus le temps avançait, que ce ne serait pas possible, plusieurs ont succombé.
Ceci constitue un très bref résumé de la logothérapie, mais si vous êtes intéressé.es à en apprendre plus, je vous recommande chaudement le livre de Viktor Frankl Découvrir un sens à sa vie. Il propose un angle plus optimiste que bien d’autres sources d’informations traitant de l’Holocauste, démontrant que l’humain est capable de trouver son bien-être même dans les conditions les plus inhumaines.
Références
Frankl, V. (1959). Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie. Les Éditions de l’Homme
Dufour, M-A. (2022, 26 juillet). La logothérapie, ou comment trouver un sens à sa vie malgré la souffrance [balado]. Ohdio. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/penelope/segments/chronique/409531/psychologie-sens-vie-survivre-suicide
Hanine, S. & al., (2019). Sens et Logothérapie: Perspectives pour prévenir le burnout. Revue Internationale du chercheur. Volume 1 (Numéro 2). p.760-780. https://www.revuechercheur.com/index.php/home/article/view/49/46
Vachon, M. et Dupuis, R. (2012). La recherche de sens en oncologie : fondements théoriques et application clinique de la logothérapie. Psycho-oncologie. p.85-90. PSON6_2_11839_2012_Article_365.pdf (revuesonline.com)
Corrigé par Anne-Marie Parenteau, Megan Racine et Ariane Pomerleau
Révisé par Florence Grenier
Illustration originale par Denitsa Marinova
